Publié le 14 Septembre 2025
Depuis quarante ans, nos dirigeants nous promettent que l’emploi sera leur priorité. Mais à force de ressasser les mêmes recettes, ils n’ont fait qu’entretenir une illusion : nous n’avons plus besoin du travail de tous, mais chacun a besoin d’un revenu. Comme les aveugles de Bruegel, nous continuons à marcher en file indienne vers l’abîme, incapables d’ouvrir les yeux sur les mutations réelles de notre civilisation.
Le travail fut longtemps une conception religieuse, acceptée comme la sanction d’un péché originel. Après la guerre, il s’est transformé en quête d’émancipation et de bien-être, jusqu’aux années 1960 et 68. Mais dès le premier choc pétrolier, le chômage s’est installé pour ne plus disparaître. Les politiques de partage du temps de travail, les 35 heures, les relances de consommation ou de compétitivité, tout a été tenté. Rien n’a inversé la tendance.
La mondialisation et les progrès technologiques ont rendu la production toujours moins dépendante de la main-d’œuvre. Résultat : seuls quatre Français sur dix travaillent aujourd’hui, dont deux femmes. La durée du travail a été divisée par deux en un siècle, et la vie active a diminué de onze ans depuis 1960. Les faits sont clairs : nous n’avons plus besoin du travail de tous.
Pourtant, nos gouvernants persistent. De Davos au MEDEF, de slogans en promesses creuses, on répète qu’il faut « travailler plus » comme si le retour en arrière était possible. Pendant ce temps, les élites économiques continuent de défendre les règles de la spéculation et de masquer la crise des inégalités derrière le vocabulaire trompeur de la compétitivité.
Or l’avenir ne réside pas dans la fuite en avant du productivisme, mais dans la réorientation des richesses vers la connaissance, l’éducation et l’émancipation humaine. Si nous n’osons pas sortir de la logique qui assimile l’humain à une charge, nous reproduirons indéfiniment les mêmes impasses.
Depuis plusieurs décennies, les dirigeants politiques et économiques nous répètent inlassablement le même refrain : il faudrait « sauver l’emploi », « travailler plus », « relancer la croissance ». Mais à force de suivre ces mantras, nous marchons comme les aveugles du tableau de Bruegel : en file indienne, trébuchant les uns après les autres, incapables de voir que le monde a changé. La vérité, pourtant, est sous nos yeux : le travail n’est plus et ne sera plus la base universelle de notre société. Le capitalisme, aveugle à ses propres contradictions, entretient l’illusion en manipulant les mots et en confisquant les choix collectifs.
Longtemps, le travail fut conçu comme une punition religieuse, l’acceptation d’un péché originel. Après la guerre, il est devenu promesse d’émancipation : réduction des horaires, congés payés, accords de Grenelle, mai 68. Mais à partir du choc pétrolier de 1973 et surtout des années 1980, le chômage s’installe de façon structurelle. Les politiques, impuissants, n’ont cessé de répéter la même rengaine : partager le travail, flexibiliser l’emploi, relancer la consommation. En vain.
Aujourd’hui, moins de la moitié des Français travaillent effectivement, et la durée de la vie active a chuté de onze ans depuis 1960. Les technologies, la mondialisation et l’automatisation réduisent inexorablement la nécessité du travail humain. La conclusion s’impose : nous n’avons pas besoin du travail de tous, mais chacun a besoin d’un revenu. Pourtant, nos gouvernants refusent d’ouvrir les yeux. Comme chez Bruegel, ils avancent en aveugles, répétant les mêmes formules alors que le sol s’effondre sous leurs pas.
Pendant ce temps, chaque année à Davos, l’élite économique mondiale se réunit pour « façonner l’après-crise ». Ministres, banquiers, patrons et quelques figures médiatiques se donnent pour mission d’améliorer « l’état du monde ». Mais ce sont toujours les mêmes solutions libérales qui reviennent : ouvrir les marchés, protéger le commerce mondial, renforcer les institutions financières.
En 2009, alors même que la crise financière avait montré l’absurdité du système, Pascal Lamy et d’autres responsables affirmaient que « le commerce n’y est pour rien ». Comme si la mondialisation inégalitaire et la spéculation sur le blé n’avaient pas contribué à la famine et à l’endettement massif des ménages ! Ce discours illustre l’aveuglement des élites, qui refusent de remettre en cause le dogme d’Adam Smith.
La seule voix réellement neuve est venue des Nations Unies, qui proposaient d’investir dans la transition écologique. Mais là encore, l’écologie n’est envisagée qu’à la marge, tant que le système financier reste le maître du jeu.
En France, cette logique s’est traduite par une captation du langage politique. Le CNPF, reflet d’un patronat assumant son intérêt particulier, est devenu MEDEF : « Mouvement des entreprises de France ». Par ce simple mot, « mouvement », il s’est paré des habits de l’intérêt collectif, diluant le profit personnel dans une rhétorique pseudo-sociale.
De même, les slogans « travailler plus pour gagner plus », puis « travailler plus pour sauver la crise », ont envahi le débat public. Mais les chiffres montrent que les Français ne travaillent pas moins que leurs voisins européens. L’illusion réside dans la manipulation statistique et la mise en accusation permanente des salariés, alors que la productivité est équivalente.
C’est ainsi que l’État a peu à peu adopté le modèle de l’entreprise : gestion comptable, recherche de rentabilité, transformation du citoyen en « coût » à réduire. Le langage s’est travesti : les concierges sont devenus des « gardiens », les femmes de ménage des « techniciennes de surface », et le plan social une « réorganisation ». Les mots maquillent la réalité pour la rendre acceptable, pendant que les inégalités se creusent.
De Bruegel à Davos, du MEDEF aux slogans politiques, le constat est le même : notre société marche dans le noir. Elle refuse de voir que le travail ne peut plus être le socle universel, que la mondialisation libérale détruit plus qu’elle ne construit, et que le langage sert à masquer l’évidence.
Pourtant, la sortie de crise existe : elle passe par la redéfinition de la richesse, non plus comme un chiffre comptable ou une marchandise à échanger, mais comme un investissement collectif dans l’humain – sa santé, son savoir, sa créativité. Le revenu universel d’existence, ou mieux encore, la rémunération pour apprendre, sont les premières pierres de ce futur. Comme les aveugles de Bruegel, nos dirigeants avancent à tâtons, se tenant par l’épaule mais incapables de voir le fossé qui se creuse devant eux. La véritable question n’est pas de « sauver l’emploi », mais de sauver l’humain. Cela suppose de reconnaître que le travail ne peut plus être la mesure de notre dignité, et qu’il nous faut inventer un autre horizon, fondé sur le partage des richesses et l’apprentissage tout au long de la vie.
Tant que nous compterons les hommes comme des charges et les profits comme des richesses, nous marcherons comme les aveugles de Bruegel : droit dans le gouffre où tant que nous ferons semblant que « travailler plus » est une solution, nous avancerons en aveugles vers l’abîme.