Publié le 6 Novembre 2025

Le droit dévoyé : de la justice humaine à la gouvernance comptable
1. Le droit comme conquête de la raison sur l’instinct

Le droit, né pour civiliser la vengeance, se voulait à l’origine l’expression la plus élevée de la raison humaine : un cadre symbolique capable de tempérer les instincts, d’empêcher la violence de se répandre, de structurer la coexistence des hommes libres. Il fut la première codification de la mesure, la première barrière opposée à la violence primitive.
Des tables d’Hammourabi à la Déclaration des droits de l’homme, il incarne la victoire du raisonnement humain sur la pulsion reptilienne.
Mais, comme toute création culturelle, le droit n’échappe pas à l’histoire : il évolue, se transforme, et parfois, se corrompt.
Au fil des siècles, il s’est métamorphosé en instrument de gestion économique, détaché de sa vocation morale et politique.
Nous vivons aujourd’hui ce que la juriste Valérie Bugault appelle la commercialisation du droit une lente substitution du droit continental, fondé sur la dignité humaine, par le droit anglo-saxon, fondé sur l’utilité et la rentabilité.

Sous cette influence, la justice n’a plus pour objet la vérité ni l’équité, mais l’équilibre des intérêts financiers.
La personne morale a remplacé la personne humaine comme sujet central du droit.
Et la “valeur” d’un être ou d’un acte se mesure désormais à sa traduction comptable dans un bilan, une fiducie, un contrat de transfert de risque.

Ainsi s’opère une mutation anthropologique :
le droit, qui devait protéger l’homme contre la prédation, protège désormais la prédation contre l’homme.
Le capital est devenu sujet de droit, l’humain son simple effet juridique.

Ce basculement du droit de la mesure morale vers la règle utilitariste parachève la dérive amorcée par le capitalisme financier :

“La société (personne morale) paie avec l’argent de ceux qui n’ont rien décidé :
les consommateurs, les salariés, parfois les contribuables.”

Là où le droit devait répartir la justice, il répartit désormais la charge du dommage.
Les puissants se sont dotés d’une armure juridique (Société Anonyme, holding, fiducie, trust) qui dilue la faute et collectivise la peine.
La “responsabilité” devient un flux économique non un principe moral. Aujourd’hui, il semble s’être détourné de sa vocation humaniste pour devenir un simple instrument de gestion économique.
La norme juridique, jadis conçue pour protéger, s’ajuste désormais aux intérêts financiers qui gouvernent les nations.
C’est ce que la juriste Valérie Bugault nomme « la commercialisation du droit » : la lente substitution du droit continental fondé sur la dignité de la personne humaine par un droit anglo-saxon utilitariste, calibré pour l’efficacité et la rentabilité.

De la loi morale à la règle économique

Cette transformation correspond à ce que Pierre Legendre nommait la perte du principe généalogique : la rupture du lien entre la loi, la filiation symbolique, et la conscience humaine.
Quand la loi ne naît plus d’une transmission culturelle mais d’une norme marchande, elle cesse d’élever elle administre.

Dans le modèle anglo-saxon, le droit n’est plus un ensemble de principes universels, mais un outil d’arbitrage entre intérêts privés, ajusté au gré du marché. Ce modèle issu du pragmatisme marchand, ne repose pas sur des principes universels, mais sur l’ajustement contractuel des intérêts.
Il n’a plus pour fin la justice, mais l’efficacité, l’utilité..

Le “droit de propriété”, jadis limité par l’usage et la responsabilité, devient “propriété économique”, c’est-à-dire droit de disposer des biens, des personnes et des ressources au profit du capital.
Ainsi, la monnaie bien fongible absolu devient le modèle du vivant.
Ce qui est mesurable et rentable devient licite ; ce qui échappe à la mesure devient invisible.

2. De la loi morale à la règle économique

Dans ce nouveau paradigme, la personne morale a supplanté la personne humaine comme sujet central du droit.
La justice ne cherche plus la vérité ou la réparation : elle équilibre les comptes.
La responsabilité n’est plus un principe, mais un coût ; le crime devient une dépense.
Ainsi, la valeur morale d’un acte est remplacée par sa valeur comptable.

« La société (personne morale) paie avec l’argent de ceux qui n’ont rien décidé :
les consommateurs, les salariés, parfois les contribuables. »

Là où le droit devait répartir la justice, il répartit désormais le dommage.
Les puissants se sont dotés d’armures juridiques Société Anonyme, fiducie, holding, trust qui diluent la faute et collectivisent la peine.
La justice ne juge plus, elle compense.

Conséquence : la dérégulation de l’humain

Le droit ne protège plus la personne, il l’intègre dans une logique de flux :
fiducies, trusts, produits dérivés, cessions de créance tout devient circulaire, sans racine.
Même l’état civil, fondement du droit des personnes, tend à être assimilé à une “fiducie d’État” : un registre administratif géré comme un actif.
Ainsi, le citoyen glisse lentement du statut de sujet de droit à celui d’unité économique dans un système de gouvernance global. Cela est caractéristique dans la gestion des déficits public et celui de la sécurité sociale.

Le résultat ?
Un désenchantement juridique du monde.
Les sociétés ne sont plus régies par la loi, mais par le contrat.
Le juste ne se déduit plus du bien, mais du bénéfice. La dérive structurelle : une machine à diluer la culpabilité

Niveau

Responsable théorique

Payeur réel

Droit

La SA (personne morale)

Pratique économique

Clients et salariés

Oui

Actionnaires

Peu ou pas impactés

Non

État (subventions)

Contribuables

Oui

Quand une SA est condamnée : elle impute la charge exceptionnelle au compte 671 ou 678 ; elle répercute le coût sur les prix de vente ou la masse salariale ; elle préserve les dividendes, afin de rester “attractive” pour les marchés.

Le résultat est connu :
le risque moral est transféré vers ceux qui n’ont pas de pouvoir clients, salariés, citoyens.
C’est une déresponsabilisation structurelle :
le droit devient une mécanique d’auto-absorption du risque, et la morale, une variable d’ajustement économique.

Le circuit du risque moral

Décision fautive


Condamnation judiciaire


Imputation comptable (compte 671 / 678)


Répercussion économique
     ├──> Hausse des prix  → Clients
     ├──> Réduction des coûts  → Salariés
     └──> Maintien des dividendes  → Actionnaires


Résultat final : la sanction se dilue dans le corps social
Les innocents paient pour les coupables.

« Dans le régime des sociétés anonymes, la faute est collective, donc n’appartient à personne mais son coût, lui, appartient à tous.
Ce paradoxe fait de la responsabilité morale un impôt invisible payé par les clients,
et de la justice économique une fiction comptable. » Et dire qu’en 1999 une étude du CCA disait que les citoyens comptaient sur l’entreprise pour inventer l’avenir. Quand l’on ne sait pas l’on a des analyses forcément naïves.

Frise de l’évolution du droit occidental

(-1750 av. J.-C.)  Code d’Hammourabi
Naissance du droit mesuré : limiter la vengeance.
(1200 – 1600)  Droit canon et civil européen
Reconnaissance de la dignité humaine et du libre arbitre.
(1804)  Code Napoléon
Codification du droit civil moderne, fondé sur la responsabilité individuelle.
(1945 – 1980)  Droit social et international
Affirmation des droits humains universels.
(1980 – 2000)  Mondialisation, financiarisation
Entrée du droit commercial et comptable dans les États.
(2007)  Loi sur la fiducie (France)
Alignement partiel sur le trust anglo-saxon.
(2020 – …)  Droit algorithmique et gouvernance financière
La norme devient “règle de marché” : la loi se calcule.
Le jugement type fut celui rendu contre l’état du canada, c’est à dire contre ses citoyens, qui fut condamner à des dommages pour avoir rénové un pont qui reliait le canada au EU et dont les entrepreneurs et sociétés devaient faire un grand détour pour faire leur commerce, dont ils ont estimé le préjudice rentanbilité.
Réintroduire la raison dans la loi

Pour que la civilisation ne se défasse pas, il faut réaffirmer que le droit ne peut se réduire à une fonction économique.
Il est un produit culturel, un outil d’élévation, un instrument de maîtrise de soi.
Comme l’éducation, il participe de cette lente conquête de la conscience humaine sur ses instincts.

Réhabiliter le droit naturel, c’est rappeler que la loi précède le contrat, comme l’humanité précède le marché.
C’est replacer la responsabilité au sommet de l’échelle juridique, au-dessus de la performance ou du rendement. C’est rappeler que la justice ne peut se réduire à un algorithme ni à une comptabilité.
C’est redonner au droit sa fonction d’humanisation : contenir la force, et non la justifier.

Réhabiliter le droit naturel n’est pas une nostalgie, mais une urgence culturelle.
Elle repose sur une éthique, sur la compréhension de ce qui fonde l’humain. Le droit, comme l’éducation, doit redevenir un instrument de maîtrise de soi.
Sa fonction n’est pas de légitimer les rapports de force, mais de les contenir.
C’est le cadre symbolique par lequel l’homme civilise sa puissance.

Du droit civilisateur au droit servile

Ce basculement consacre la rupture de ce que Pierre Legendre appelait le principe généalogique du droit la transmission culturelle du sens de la loi.
Le droit n’est plus l’expression d’une civilisation, mais l’instrument d’une gouvernance.
L’homme n’est plus sujet de droit, il devient flux économique, élément interchangeable d’un système de gestion global.

La “fiducie” (introduite en France en 2007 pour s’aligner sur le trust anglo-saxon) illustre cette dérive.
Sous couvert de modernisation, elle a permis d’assimiler les biens, les créances et parfois même les personnes à des actifs transférables.
Ce n’est plus le droit qui protège le vivant, c’est le vivant qui garantit le droit du capital.

L’Europe historique s’est construite sur un modèle de droit civil, hérité de Rome et affiné par les juristes médiévaux : un droit qui reconnaissait à chaque individu une existence sociale et morale, fondée sur la responsabilité, la dignité et le libre arbitre.

Ce socle se désagrège sous les coups d’un droit de la rentabilité, piloté par les marchés financiers et les normes de gouvernance mondiale.
Le droit ne relie plus les hommes il relie les flux.
Et dans ce nouvel ordre, la règle a remplacé la loi.

La règle ajuste ; la loi élève.
La règle calcule ; la loi arbitre.
La règle sert les puissants ; la loi protège les faibles.

Dans la déclaration des droits de l’homme il est indiqué : Article 6, Chacun a le droit à la reconnaissance en tous lieux de sa personnalité juridique. Sauf s’il est actionaire d’une SA

Reconquérir le droit par la connaissance

Le droit, cet héritage patient de la raison humaine, s’efface lentement sous les coups de boutoir de la logique marchande.
Ce qui fut un langage de justice est devenu un instrument de conformité ; ce qui visait à protéger l’humain ne sert plus qu’à garantir la fluidité des flux économiques.

Le droit continental, né de la pensée romaine et nourri par des siècles d’humanisme, tend à se dissoudre dans un utilitarisme anglo-saxon où la règle vaut plus que le principe, et où l’intérêt prime sur la vérité. La norme n’est plus l’expression d’une morale collective ; elle devient le mode d’emploi du profit.

Cette dénaturation du droit signe une rupture civilisationnelle. Car en perdant le sens du juste, nous perdons la mesure du vrai.
Nous confondons la sécurité juridique avec la justice, l’efficacité procédurale avec la sagesse, le respect de la règle avec la grandeur morale.

Pourtant, l’espoir demeure. Le droit n’est pas mort, il sommeille attendant que la connaissance le ranime.
Reconquérir le droit, c’est refuser qu’il devienne la propriété des techniciens et des financiers.
C’est réaffirmer que la loi appartient à ceux qu’elle concerne, et non à ceux qui la manipulent.

Ainsi, la seule véritable réforme n’est pas dans les codes, mais dans les consciences.
Elle commence par la culture, par l’éducation, par ce projet essentiel :
rémunérer les hommes pour apprendre, afin qu’ils puissent à nouveau comprendre, juger, et dire non.

Car une démocratie qui ne sait plus enseigner le droit finit toujours par s’y soumettre.
Et ce n’est pas l’État qui fait la justice ; c’est le savoir partagé des citoyens qui fait l’État juste.

« Le droit est une réinvention permanente au fil des siècles, au rythme des métamorphoses de l’humanité. Mais lorsque la réinvention devient effacement, c’est la civilisation elle-même qui chancelle. »
Valérie Bugault, docteur en droit, Université Paris I Panthéon-Sorbonne

 

Conclusion

Le “phénix” du droit que décrit Bugault, c’est l’espoir que la justice puisse renaître de ses cendres marchandes qu’après avoir été réduite à un outil de gouvernance, elle redevienne un instrument de civilisation. La norme juridique, jadis conçue pour protéger, s’ajuste désormais aux intérêts financiers qui gouvernent les nations.

C’est ce que la juriste Valérie Bugault nomme « la commercialisation du droit » :
la substitution du droit continental fondé sur la dignité de la personne humaine par un droit anglo-saxon utilitariste, calibré pour l’efficacité et la rentabilité.

Car la même dérive affecte le droit, l’économie et la politique :
tous trois ont cessé de viser la vérité pour se plier à la rentabilité.
Et c’est cette substitution du sens par le gain que l’éducation seule peut réparer.
Ainsi, rémunérer les hommes pour apprendre n’est pas seulement un projet économique,
c’est un acte de refondation du droit moral contre le droit comptable. Le droit peut renaître, mais seulement s’il se souvient de sa mission :
servir la vérité avant le profit, la justice avant l’efficacité, la personne avant la structure.

Aujourd’hui, la justice économique punit les innocents, la justice politique absout les puissants, et la justice sociale compense au lieu de réparer.
Pourtant, sous ces ruines, il reste une braise : celle du droit comme expression de la conscience humaine.

Rendre le droit à l’humain, c’est aussi rendre à l’homme sa responsabilité culturelle.
Et, comme je l’ai écrit ailleurs :

“Rémunérer les hommes pour apprendre”,
c’est rendre à chacun la possibilité de comprendre avant d’obéir de juger avant de punir.
Epilogue. Renaissance ou crépuscule ?

Face à cette dissolution du sens, l’appel de Valérie Bugault rejoint la nécessité que je formule dans Rémunérer les Hommes pour apprendre :
réarmer la conscience par la connaissance, restaurer la responsabilité morale dans l’acte juridique et économique.

Réhabiliter le droit continental, c’est renouer avec la fonction politique du Droit :
celle de garantir non la domination du plus fort, mais la continuité de la civilisation.

Il ne s’agit pas de revenir en arrière, mais de réapprendre à distinguer le juste de l’utile,
à redonner au Droit son rôle fondateur : protéger la personne humaine contre la marchandisation du monde.

Citation en exergue pour clôture
« Si le droit ne protège plus l’homme, alors c’est à l’homme d’inventer un nouveau droit, celui de ne plus se vendre. »

“Le paradoxe SA – qui paie vraiment ?”

  • Au tribunal, c’est la personne morale (SA) qui est condamnée.

  • En pratique, la charge est passée en exceptionnel (671/678), puis répercutée :
    prix clients ↑, coûts/salaires ↓, dividendes souvent préservés.

  • Moralement : le pouvoir décide, la collectivité paie.

« La faute est sans auteur, mais son coût a des victimes : clients, salariés, parfois contribuables. »

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Rédigé par ddacoudre

Publié dans #critique

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Publié le 3 Novembre 2025

La responsabilité économique : ou quand les innocents paient pour les coupables

Le paradoxe de la justice économique

Lorsqu’une société anonyme (SA) est condamnée, qu’il s’agisse d’une catastrophe écologique comme celle de l’Erika, d’une fraude, ou d’un abus social, la justice punit une personne morale.
Mais cette personne n’existe pas : elle n’a ni corps, ni conscience, ni responsabilité morale.
En réalité, la sanction se répartit sur ses flux économiques, c’est-à-dire sur : les salariés, par la pression sur les coûts, sur les clients, par la hausse des prix, et parfois même sur les contribuables, par les aides d’État destinées à “sauver l’emploi”.

Ainsi, les personnes morales ne sont jamais les payeurs économiques, et les bénéficiaires économiques ne sont jamais les payeurs moraux.

C’est la mécanique invisible du capitalisme de responsabilité diluée.

L’exemple emblématique : l’affaire Erika

Lorsque Total a été condamnée en 2012 pour la marée noire de 1999, la victoire judiciaire a été saluée par les associations écologistes comme un triomphe du droit environnemental.
Pourtant, dans les faits : la condamnation a été imputée en charge exceptionnelle sur les comptes de la société, puis compensée par une hausse de la marge et un lissage sur les prix de vente, sans qu’aucun dirigeant ni actionnaire n’ait vu son revenu personnel diminué.

Résultat :

Ce sont les consommateurs qui ont payé la réparation,
les salariés qui ont subi la pression budgétaire,
et les actionnaires qui ont continué à percevoir leurs dividendes.

L’illusion de justice s’est traduite par une simple redistribution interne du coût moral vers les maillons les plus faibles.

Le mécanisme actuel

Responsabilité juridique (théorique) :

La société anonyme, en tant que personne morale, assume les condamnations.

Responsabilité économique (réelle) :

Les salariés et clients supportent la charge via le prix et la masse salariale.

Étape

Description

Impact réel

1. Condamnation judiciaire

La SA est reconnue responsable d’un dommage

La société doit verser des dommages et intérêts

2. Imputation comptable

Charge exceptionnelle ou provision (67x ou 15x)

Baisse ponctuelle du résultat

3. Compensation économique

Hausse des prix, compression des coûts, ajustement de salaires

Les clients et salariés paient

4. Maintien du rendement

Dividendes et rémunérations inchangés

Les actionnaires restent indemnes

Une proposition pour rétablir la justice morale

Pour que la responsabilité retrouve sa cohérence, il faut réintégrer le facteur humain dans le risque économique.

Je propose que :

  1. Les dirigeants non salariés et les actionnaires participent directement au financement des condamnations d’une SA, non pas sur leur patrimoine personnel, mais sur leurs revenus issus de la société condamnée.

  2. Soit par une assurance obligatoire de responsabilité morale des actionnaires, à l’image des Lloyd’s pour les risques professionnels ;

  3. Soit par la création d’un fonds de garantie collectif, alimenté par : une cotisation prélevée sur chaque dividende distribué, une contribution annuelle proportionnelle au capital détenu.

Ce Fonds de Garantie Morale (FGM) pourrait être administré sous contrôle public ou mutualiste, garantissant le paiement des amendes et indemnisations sans impact sur les salariés ni les consommateurs.

Encadré : Le flux réel de la responsabilité
Acte fautif → Condamnation judiciaire → Paiement par la SA

     (Répercussion)

Salariés ↓ Clients ↓ Contribuables

        |
   Fonds de Garantie Morale

 Actionnaires & dirigeants cotisent
Les avantages d’un tel système

Objectif

Effet

Responsabiliser les investisseurs

Les dividendes deviennent un revenu moralement exposé

Protéger les salariés et les clients

La charge de réparation ne se répercute plus sur la société réelle

Stabiliser le système économique

Mutualisation du risque, transparence accrue

Rétablir la légitimité du capital

Le profit retrouve une dimension éthique et non purement spéculative

Une idée née d’avance

Dés1983 : j’avais proposé au employeur de créer un outil collectif de solidarité économique en faisant cotiser les entreprises et employeurs à une “banque d’affaires mutualiste” capable d’aider les entreprises en difficulté sans les livrer à la logique du marché pur.

Cette même idée, transposée aujourd’hui, pourrait devenir :

un mécanisme d’assurance éthique du capital,
qui mettrait fin à l’ère de la responsabilité sans responsable.
La grande hypocrisie de la responsabilité capitaliste

Le capitalisme contemporain repose sur une contradiction fondatrice :
il érige la responsabilité individuelle en vertu morale suprême, tout en organisant juridiquement l’irresponsabilité des puissants.

Tous les tenants du capitalisme moral invoquent sans relâche la responsabilité individuelle :
celle de l’entrepreneur qui prend des risques, du consommateur qui choisit librement, du citoyen qui doit “faire sa part”. Ce système se légitime par un discours méritocratique où chacun serait comptable de ses actes l’entrepreneur pour son audace, le consommateur pour ses choix, le citoyen pour ses votes.
Mais derrière cette façade morale, le droit commercial a progressivement inventé un bouclier de l’irresponsabilité : la personne morale.
Mais dans le même mouvement, ils ont bâti des structures juridiques Sociétés Anonymes, SARL, holdings, filiales écrans qui leur garantissent l’irresponsabilité économique et morale.

Le capitalisme moderne repose sur un paradoxe : Le risque, sanctifié dans le discours libéral, devient pure abstraction : il ne s’applique plus qu’à ceux d’en bas.
Les dirigeants et les actionnaires ne risquent plus leur personne ni leurs revenus directs, mais seulement une part comptable de leur mise initiale, protégée par la fiction juridique de l’entreprise distincte de l’individu.

Ainsi, lorsque survient un désastre écologique, social ou humain, ce ne sont pas les responsables qui paient, mais les dépendants :
il glorifie le mérite personnel et la prise de risque,
tout en protégeant les décideurs de toute conséquence directe de leurs décisions.

Ainsi, la responsabilité est descendante, jamais ascendante :

  • le citoyen paie les impôts qui financeront les réparations publiques ;

    le salarié subit les plans sociaux décidés pour compenser les pertes ;

    le consommateur règle, par ses achats, les amendes infligées aux entreprises ;

    tandis que l’actionnaire et le dirigeant demeurent moralement indemnes, juridiquement abrités derrière la “personne morale”.

C’est une architecture d’irresponsabilité légale érigée en système de gouvernance mondiale.

C’est là le cœur de la duplicité capitaliste :
le système exige la vertu et la responsabilité du bas de la pyramide, tout en protégeant de la sanction le sommet qui commande.
La responsabilité devient descendante, jamais ascendante.
Elle s’exerce contre les faibles et se dissout pour les puissants.

Et lorsque l’État est lui-même condamné pour pollution, faute hospitalière, atteinte aux droits fondamentaux, ce sont encore les citoyens-contribuables qui paient les réparations,
comme si la collectivité devait assumer à perpétuité les fautes de ceux qui la dirigent.

L’ironie est totale : le discours dominant réclame du peuple le courage et la vertu,
tandis que les structures économiques et politiques se réservent le privilège de l’immunité morale.

Pour une responsabilité ascendante

Il est temps de renverser le sens de la responsabilité :
qu’elle ne descende plus du sommet vers la base comme une punition collective,
mais qu’elle remonte vers ceux qui détiennent le pouvoir de décision.

Cette mécanique institutionnelle a inversé le sens du mot justice :
au lieu de rétablir l’équilibre, elle socialise les pertes et privatise les fautes.
L’État lui-même, lorsqu’il est condamné, se finance auprès de ses citoyens-contribuables pour payer ses propres manquements.
Ainsi, la collectivité devient le garant de toutes les erreurs, pendant que les bénéficiaires des décisions demeurent hors d’atteinte.

Le risque ne peut être noble que s’il engage celui qui le prend.

C’est à cette condition que la responsabilité retrouvera sa dignité, et que le mot “justice” redeviendra un principe non une transaction comptable.

Pour une responsabilité ascendante

Il est urgent de rétablir un principe simple :
le risque doit engager celui qui le crée.
La responsabilité doit remonter, et non plus descendre.

Les dirigeants d’entreprises, les grands actionnaires, comme les décideurs publics, doivent être redevables des conséquences économiques, sociales et environnementales de leurs actes, non sur le patrimoine de l’entreprise, mais sur leurs revenus et dividendes personnels au jour de la condamnation.
Pour éviter le prétexte de l’insolvabilité, deux voies sont possibles :

  • la création d’un fonds de garantie obligatoire, alimenté par une cotisation prélevée sur les dividendes, ou une assurance de responsabilité personnelle des dirigeants, à l’image des couvertures professionnelles, mais adossée à un contrôle public. Ce procédé existe déjà avec le fond de garantie des salaires en cas de faillite d’une entreprise.

Ces mécanismes ne seraient pas des mesures punitives, mais des instruments de justice structurelle, permettant enfin d’aligner la responsabilité morale sur le pouvoir économique réel.

Tant que le capital pourra déléguer ses fautes à la société, la justice demeurera un théâtre moral, et non un outil de transformation.
La véritable équité commence là où la responsabilité cesse d’être une abstraction et retrouve son ancrage humain : dans la conscience et le courage de ceux qui décident.

 

 

La responsabilité inversée et la crise de confiance : matrice du sécuritarisme

Depuis plus de vingt ans, toutes les études d’opinion, notamment celles du CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) confirment une érosion continue de la confiance des citoyens envers leurs institutions.
En 2024, seuls 23 % des Français déclaraient faire confiance aux partis politiques, 28 % au Parlement, 31 % aux médias, et 32 % aux grandes entreprises.
La confiance envers le président de la République et le gouvernement oscille entre 20 % et 30 %, tandis que 70 % des citoyens estiment que “les responsables politiques se préoccupent peu ou pas du tout des gens comme eux.”

Cette défiance structurelle ne naît pas d’une humeur populaire passagère, mais d’un ressenti d’injustice économique et morale qui s’ajoute en favorisant aussi le ressenti d’insécurité.
Les citoyens constatent que, lorsqu’une entreprise fautive est condamnée pollution, fraude, licenciements abusifs, ce ne sont ni les dirigeants ni les actionnaires qui en paient le prix, mais eux-mêmes : par leurs impôts, leurs factures, ou la dégradation de leurs conditions de vie.

Responsabilité inversée : plus on détient le pouvoir, moins on subit les conséquences de ses décisions. Dans ce domaine la LFI à introduit la « Proposition de loi visant à instaurer un droit de révocation des élus »

Cette inversion du risque est devenue le cœur invisible du capitalisme moderne.
Elle produit un sentiment d’abandon, un ressentiment collectif, et surtout, une demande de sanction non plus contre les puissants, jugés inatteignables, mais contre les plus faibles, désignés comme boucs émissaires : migrants, assistés, jeunes des quartiers, délinquants symboliques.
C’est là que s’enracine le sécuritarisme, et avec lui, la tentation autoritaire fascisante.

Encadré visuel 1 La mécanique du ressentiment social

Niveau de pouvoir

Niveau de responsabilité réelle

Niveau de sanction effective

Perception citoyenne

Dirigeants économiques

Faible

Rare

“Intouchables”

Actionnaires / investisseurs

Faible

Quasi nulle

“Profitent sans risque”

Élus et gouvernants

Moyenne

Électorale (5 ans)

“Promettent, ne répondent pas”

Salariés et classes moyennes

Élevée (impôts, chômage)

Forte (licenciements, précarité)

“Payent pour tous”

Populations précaires / jeunes / migrants

Nulle en pouvoir

Maximale (police, justice)

“Désignés coupables”


 

Ce tableau résume le décalage structurel entre le pouvoir de décision et le poids de la sanction.
Plus on monte dans la hiérarchie économique, plus la responsabilité réelle s’efface.
Ce déséquilibre crée une dissonance morale profonde : les citoyens voient la justice punir en bas ce qu’elle tolère en haut.
La colère se déplace alors du champ économique vers le champ sécuritaire.

Encadré visuel 2. La spirale de la défiance et du sécuritarisme
  1. Injustice perçue → scandales, impunité des puissants

  2. Perte de confiance → rejet des élites, abstention

  3. Ressentiment collectif → besoin de sanction symbolique

  4. Discours sécuritaire → promesse de rétablir “l’ordre”

  5. Surveillance accrue / répression → sentiment de contrôle social

  6. Nouvelle injustice perçue → renforcement de la défiance

Cette boucle fermée, nourrie par la “stratégie de l’émotion”, remplace la politique par la pulsion.
La peur et la colère deviennent les seuls langages collectifs encore compris.
Le citoyen, épuisé par l’impuissance, n’exige plus la justice, mais la force.
C’est le terreau psychique du vote autoritaire et du succès durable de la RN.

Idée directrice :
Le sécuritarisme n’est pas né seulement d’un besoin de protection, mais également d’un sentiment d’abandon.
Ce n’est pas seulement la violence des délinquants qui inquiète le plus les citoyens, mais également l’impunité des dirigeants.
Tant que la responsabilité sera inversée, la démocratie produira mécaniquement la peur et la peur appellera toujours le pouvoir fort.
Évolution de la confiance dans les institutions françaises (2009–2024)

Institution

Niveau de confiance en 2009

Niveau en 2024

Tendance

Gouvernement

38 %

22 %

↘ forte baisse

Parlement

40 %

25 %

↘ baisse continue

Partis politiques

30 %

23 %

↘ chute lente

Médias

45 %

30 %

↘ recul significatif


 

 

     
     
     
     
     
     
     
   

 


 
Depuis quinze ans, les courbes de la peur et de la confiance suivent une symétrie parfaite : plus la peur augmente, plus la confiance dans les institutions s’effondre.
Ce parallélisme illustre ce que j’appelle la stratégie de l’émotion : la peur devient le substitut politique de la raison.
Les gouvernants, en invoquant la sécurité et l’ordre, exploitent cette angoisse collective pour masquer leur impuissance économique et morale.
Dans cette spirale, la peur n’est plus seulement un ressenti elle devient une monnaie politique, qui affaiblit la démocratie en la réduisant à un réflexe reptilien : chercher un “protecteur” plutôt qu’un projet.
Le croisement des courbes, le sentiment d’insécurité et l’érosion de la confiance dans les institutions. illustre la « stratégie de l’émotion » : à mesure que la peur gagne, la demande d’ordre augmente… et la confiance institutionnelle s’érode.
En conclusion

Le capitalisme ne survivra pas à la dissociation entre profit et responsabilité.
Tant que les fautes d’entreprise seront payées par ceux qui n’y sont pour rien,
la société restera injuste, même dans sa vertu.

Rendre les actionnaires et dirigeants solidaires du risque moral qu’ils créent c’est rétablir l’équilibre naturel entre le pouvoir de décider et le devoir de réparer.

Ce n’est pas punir la réussite,
c’est rappeler que la richesse n’a de légitimité que si elle assume ses conséquences.


 

  •  


 

Lecture analytique :
Depuis 15 ans, la confiance s’effondre dans toutes les institutions. La défiance politique est structurelle. Les partis sont les plus décriés, suivis du gouvernement. Les médias, censés jouer le rôle de contre-pouvoir, perdent eux aussi leur crédibilité, accentuant le sentiment de solitude civique.

Graphique 2 : "Stratégie de l’émotion — quand la peur monte, la confiance chute"
Données (moyennes issues des enquêtes CEVIPOF, INSEE, Observatoire du sentiment d’insécurité) :

Année

Sentiment d’insécurité (%)

Confiance dans les institutions (%)

2009

43

38

2012

46

35

2015

54

31

2018

56

28

2020

58

25

2022

61

23

2024

63

21

Depuis quinze ans, les courbes de la peur et de la confiance suivent une symétrie parfaite : plus la peur augmente, plus la confiance dans les institutions s’effondre.
Ce parallélisme illustre ce que j’appelle la stratégie de l’émotion : la peur devient le substitut politique de la raison.
Les gouvernants, en invoquant la sécurité et l’ordre, exploitent cette angoisse collective pour masquer leur impuissance économique et morale.
Dans cette spirale, la peur n’est plus seulement un ressenti elle devient une monnaie politique, qui affaiblit la démocratie en la réduisant à un réflexe reptilien : chercher un “protecteur” plutôt qu’un projet.
Le croisement des courbes, le sentiment d’insécurité et l’érosion de la confiance dans les institutions. illustre la « stratégie de l’émotion » : à mesure que la peur gagne, la demande d’ordre augmente… et la confiance institutionnelle s’érode.
En conclusion

Le capitalisme ne survivra pas à la dissociation entre profit et responsabilité.
Tant que les fautes d’entreprise seront payées par ceux qui n’y sont pour rien,
la société restera injuste, même dans sa vertu.

Rendre les actionnaires et dirigeants solidaires du risque moral qu’ils créent c’est rétablir l’équilibre naturel entre le pouvoir de décider et le devoir de réparer.

Ce n’est pas punir la réussite,
c’est rappeler que la richesse n’a de légitimité que si elle assume ses conséquences.


 

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Publié le 1 Novembre 2025

La justice émotionnelle : du cerveau reptilien à Hammourabi
Quand la société régresse par l’abus de l’émotion

I. Les fondements biologiques de la régression émotionnelle

L’être humain poursuit sa lente évolution culturelle — évolution que nous souhaiterions tous plus rapide.
Mais voilà, il n’en est rien.

L’humain demeure contrôlé par son cerveau reptilien.
Ce cerveau instinctif régule les fonctions vitales et les réflexes de survie : respiration, rythme cardiaque, comportements de défense ou de reproduction.
Il abrite nos réactions automatiques — peur, agressivité, pulsions — et gouverne nos émotions les plus archaïques.

Le néocortex, lui, est le siège des fonctions cognitives : perception, raisonnement, anticipation.
C’est lui qui nous a fait accéder à la culture, à la connaissance, à la possibilité d’un dépassement de nous-mêmes.

En appeler à l’émotion sans l’analyse cognitive, c’est revenir à l’animal d’il y a 3,6 millions d’années — au temps où le néo-mammalien commençait à peine à émerger.

Comment échapper à la dictature du cerveau reptilien et à la toute-puissance du désir immédiat, qui gouverne nos comportements publics et privés ?
Par l’éducation et par le savoir.

Car instrumentaliser nos émotions, comme le font nos sociétés depuis les années 1990, c’est prendre le risque de réveiller nos atavismes les plus dangereux : les réflexes de peur et de domination, qui nourrissent aujourd’hui les populismes et les fascismes doux.

II. L’affaire Lola Daviet : le triomphe de la sensibilité sur la raison

L’affaire de droit commun Lola Daviet en est une démonstration tragique :
l’émotion, déchaînée par le drame, a supplanté la raison judiciaire.

La réclusion à perpétuité incompressible requise pour le meurtre de la petite Lola Daviet est un verdict d’une lourdeur extrême, qui interroge moins la gravité du crime que la manière dont la société réagit à l’émotion qu’il suscite.

“L’extrême cruauté des faits”, “de véritables supplices”, “un préjudice psychologique indicible” — autant de formules prononcées par le président de la cour d’assises.
Autrement dit : on ne juge plus le fait, mais le ressenti qu’il provoque.

Le crime devient un symbole, la peine un exutoire émotionnel collectif.

III. Le retour du vieux réflexe punitif

C’est un paradoxe : nous croyons vivre dans une civilisation avancée, humaniste, mais nous reproduisons les réflexes qu’Hammourabi, il y a 3 500 ans, voulait précisément encadrer.

Le roi babylonien avait codifié les crimes et délits pour empêcher que la vengeance dépasse le fait commis — la fameuse loi du talion.
Aujourd’hui, nous avons simplement déplacé la vengeance dans le champ institutionnel : la prison remplace la hache, la perpétuité tient lieu de décapitation.

Nous nous croyons civilisés parce que nous ne coupons plus de têtes, mais nous enfermons à vie pour apaiser la douleur d’un autre.

Nos sociétés, fascinées par la mise en scène de l’émotion et soumises à la pression médiatique, retournent vers un droit pulsionnel.

IV. Quand la compassion devient vengeance

Deux questions se posent alors :

  1. Le jugement a-t-il pris en compte la situation sociale et économique des protagonistes, typique d’un crime de précarité et d’exclusion ?

  2. Les circonstances de la mort — sa barbarie, sa charge symbolique — ne priment-elles pas sur le fait lui-même, par effet de la culture de l’émotion ?

La justice, rendue en son âme et conscience, ne motive pas ses décisions : elle les ressent.
C’est la même logique que celle des monarques qui embastillaient sans raison, ou de la République de Venise jugeant sur dénonciation anonyme.

Or, la modernité devrait exiger que les jugements d’assises soient motivés, afin d’éviter que la justice ne devienne un théâtre d’émotions.

V. La racine biblique de la punition

“Le châtiment d’Ananias” (Actes 5, 1-11) montre déjà qu’il n’existe pas de communauté sans violence ni exclusion.
Le mensonge y entraîne la mort, sans procès ni explication.

Ce texte archaïque éclaire notre présent : il révèle que la punition, loin d’être une invention moderne, est le reflet d’une peur ancienne — celle de voir trahi le pacte social.

Aujourd’hui, ce pacte n’est plus religieux, mais républicain : “liberté, égalité, fraternité”.
Pourtant, chaque crime médiatisé rallume cette peur archaïque de la trahison collective.

VI. De la salle d’audience à la tribune politique

Dès le verdict rendu, les partis de droite et d’extrême droite s’en sont saisis pour réclamer plus de contrôle migratoire et de peines plancher.
Le crime d’une personne devient la faute d’un peuple, la douleur d’une famille un levier électoral.

Ainsi, le populisme moderne transforme l’émotion en arme politique, la peur en programme, la justice en spectacle.

VII. Le principe de “gravité” : une dérive du droit

Sous la pression médiatique et politique, la notion de gravité s’est imposée comme justification morale des peines lourdes.
Mais ce mot-clé, omniprésent dans les jugements récents, n’a aucune définition juridique précise : c’est une appréciation subjective, émotionnelle, dictée par le contexte social.

Exemple : la condamnation de Nicolas Sarkozy à cinq ans de prison pour “des faits d’une gravité exceptionnelle”.
La formule satisfait la morale, pas le droit.

Ainsi, la justice devient commémorative plutôt que réparatrice : elle punit pour apaiser, non pour reconstruire.

VIII. Le glissement culturel : disparition du débat et triomphe de l’émotion

Il est symptomatique qu’en France, toutes les émissions de débat philosophique aient disparu des médias grand public.
La dernière en date, Ce soir (ou jamais) de Frédéric Taddéi, a cédé la place à des programmes d’entre-soi infantilisants.

L’espace public audiovisuel s’est vidé de sa substance critique : l’émotion y a remplacé la pensée.
Ce phénomène n’est pas propre à la France : la plupart des pays occidentaux suivent la même pente, transformant la télévision en industrie du consentement affectif.

Là où la confrontation des idées permettait la construction du sens, s’installe désormais la tyrannie du ressenti partagé.

Sans contradiction, il n’y a plus de pensée ; sans débat, il n’y a plus de démocratie.

IX. Synthèse : du cerveau reptilien à la stratégie de l’émotion

Ce long glissement — du réflexe biologique à la politique du ressenti — nous ramène à une vérité fondamentale :
l’émotion est l’outil premier du pouvoir, et le savoir, son unique antidote.

La justice émotionnelle, l’information émotionnelle et la politique émotionnelle ont un même mécanisme :
elles sollicitent notre cerveau reptilien, inhibent le néocortex, et transforment la peur en instrument de gouvernement.

Ainsi, l’affaire Lola Daviet n’est pas seulement un drame judiciaire : elle est le miroir de notre régression culturelle.
Sous l’apparence de l’humanisme compassionnel, nous réhabilitons la vengeance, et sous couvert de civilisation, nous réactivons la barbarie du châtiment.

X. La forme change le fond demeure

“Nous ne coupons plus de têtes, mais nous condamnons à vie.
Nous ne vengeons plus au nom du sang, mais au nom de la douleur.
Nous n’invoquons plus les dieux, mais l’opinion publique.”

Ce paradoxe, au cœur du XXIᵉ siècle, marque la frontière entre deux humanités :
celle qui réagit, et celle qui comprend.

L’une entretient la peur, l’autre construit le sens.
Et seule cette dernière sera capable, un jour, de sortir de la caverne des émotions pour reprendre en main le destin de l’humanité.


 

XI. Le cerveau reptilien et la tentation de l’extrême

L’attrait pour les partis extrémistes n’est pas, comme on le croit souvent, le fruit d’une “méchanceté” volontaire ou d’une perversion morale.
C’est avant tout la traduction politique d’un fonctionnement biologique primitif, celui du cerveau reptilien.

Ce cerveau, hérité de millions d’années d’évolution, ne connaît que trois réponses au danger : fuite, attaque ou soumission.
Or, lorsqu’une société entretient artificiellement la peur de l’autre, du déclin, du chaos, elle réveille ces réflexes archaïques dans l’ensemble du corps social.

Les idéologies autoritaires prospèrent précisément dans ce terrain-là :
elles offrent une illusion de sécurité à un esprit saturé d’émotion, en promettant de neutraliser la peur par la force.

Le vote pour l’extrême droite n’est pas seulement un choix idéologique :
c’est souvent un réflexe neuro-émotionnel collectif, un “mécanisme de défense politique” activé par le discours de peur dont les conséquances culturalisées nous ont donné tous les drames d’hier et d’aujourdhui.

Ainsi, le Rassemblement National, héritier direct d’une rhétorique fondée sur la menace, comme les partis d’extrême droite ou de la droite décomplexée exploitent cette structure instinctive, et ses membres ou sympathisants ignorent la régression psychique dont ils sont les acteurs involontaires pensants que l’avenir se construit avec le cerveau reptilien.
Son discours s’adresse moins au néocortex qu’à l’amygdale :
il contourne la raison pour frapper au cœur des circuits de la peur et du rejet.

C’est pourquoi les faits, les statistiques, la nuance ou la complexité n’y changent rien :
ils s’adressent à la raison, alors que la peur, elle, parle au ventre.

Mais il faut aller plus loin :
la montée de ces mouvements n’est pas la cause, mais le symptôme d’un affaissement du néocortex collectif.
C’est le signe d’une démission de la pensée, d’un recul de la culture critique et de l’éducation intellectuelle.

Autrement dit :

Quand une société ne forme plus les esprits à comprendre, elle laisse les émotions gouverner.
Et quand les émotions gouvernent, les extrêmes prospèrent.

La peur active le cerveau reptilien, pas la raison.

Le discours sécuritaire nourrit la perception du danger, donc renforce le besoin de domination.

L’éducation et la culture sont les seuls moyens d’activer le néocortex, c’est-à-dire de rendre l’humain à sa fonction rationnelle.

Les mouvements populistes exploitent ce déséquilibre cognitif pour se poser en solution “naturelle” à un monde devenu trop complexe.

La critique biblique ou celle marxiste du capitalisme, chacun à son époque, si elles doivent se réformer au vue des réponses scientifiques pour réorganiser un avenir solidaire en dehors des nationalismes, restent d’actualité sur les conséquences néfastes de la compétition et de l’exploitation de l’homme par l’homme. L’humanisme d’après guerre, que n’a pas su effacer cette exploitation qui soumet les Hommes à la dicotomie permanente entre privilégier le cerveau reptilien qui nous fait des milliardaires et des miséreux, ou tenter avec le néocortex culturel de faire un monde économique équitable et solidaire. Ainsi se réduirait les crimes et délits sociaux, qui sont devenues source de profit pour ceux qui les entretiennent au travers des inégalités sociales et économiques.

Au delà, cette évolution du droit, légiféré par les gouvernements successifs pour répondre à l’évolution des mœurs et des crimes et délits, a dérivé sous la stratégie de l’émottions dont l’exploitation politique a entretenu un climat d’insécurité qui en a été le guide électoral loin de la réalité dont j’ai fait la démontration dans deux articles précédents ; Rétablir l’ordre ou comprendre le désordre ? La fabrique du mensonge.

XII Conclusion : réapprendre à penser avant de ressentir

  • Nous croyons avoir aboli la barbarie parce que nous ne guillotinons plus.
    Mais enfermer à vie, juger sous l’emprise de l’émotion, condamner pour apaiser, c’est la même logique primitive celle du cerveau reptilien.

  • Notre époque, fascinée par l’immédiateté, vit sous dictature de l’émotion.
    Le défi du XXIᵉ siècle n’est donc pas seulement économique ou écologique : il est anthropologique.
    Il s’agit de rétablir la hiérarchie des cerveaux : remettre la raison au-dessus de l’instinct, la culture au-dessus du réflexe, l’éducation au-dessus de la peur.

  • Et, peut-être, comme je l’écrivais déjà en 1999, de rémunérer les hommes pour apprendre, afin que l’intelligence, plutôt que la peur, gouverne enfin le monde.

     


 

 

 Biologie de la peur et mécanique du vote extrême

La peur est d’abord une réaction biologique.
Elle naît dans l’amygdale cérébrale, une structure du système limbique reliée au cerveau reptilien, qui détecte les menaces avant même que la conscience ne les identifie.
En quelques millisecondes, le corps déclenche une cascade hormonale : adrénaline, cortisol, noradrénaline.
Résultat : le cœur s’accélère, les pupilles se dilatent, la pensée rationnelle se met en veille — place à la réaction, pas à la réflexion.

Le néocortex, siège de l’analyse et du raisonnement, intervient ensuite, mais souvent trop tard : la peur a déjà marqué la perception.
C’est cette chronologie neuronale — réaction d’abord, compréhension ensuite — que le populisme exploit

Du réflexe biologique au réflexe politique

Les discours extrémistes reproduisent le mécanisme de défense instinctif,.

Ils désignent une menace immédiate (l’étranger, le délinquant, le migrant, “le système”),

Ils provoquent une alarme émotionnelle,

Puis proposent une solution simpliste et sécuritaire, qui donne au cerveau reptilien le sentiment d’agir, donc de survivre.

Dans cet état, le citoyen ne vote plus selon une réflexion rationnelle sur le bien commun, mais selon une pulsion de protection de soi et de son groupe.
L’émotion court-circuite la raison, et l’électeur devient proie consentante d’un stimulus pavlovien.

C’est pourquoi les partis extrémistes prospèrent davantage dans les périodes d’incertitude économique, de crise sociale ou de saturation médiatique : le cerveau collectif, épuisé, choisit la sécurité émotionnelle plutôt que la complexité cognitive.

En ce sens, le vote extrême n’est pas la “méchanceté” des électeurs, mais une régression psychique du politique :
le retour du cerveau reptilien dans l’isoloir.

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Rédigé par ddacoudre

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Publié le 31 Octobre 2025

La fabrique du mensonge

Intro :

Quand la peur remplace la politique

Qui a intérêt à ce que les démocraties disparaissent ou se tyrannisent au point de n’avoir à élire que leur tyran tous les cinq ans ?
L’ordre capitaliste, et non l’utilité du capital.

Je dis cela à la manière complotiste — comme si un seul être commandait au monde, à l’image de nos ancêtres qui inventèrent des dieux pour expliquer leur impuissance.
La démarche psychique est la même : lorsque nous ne comprenons plus, nous inventons un maître pour donner sens à notre chaos.
Or, il n’en est rien : nos pensées naissent de ce que nous avons déposé dans notre environnement géographique et humain — un environnement géohistorique dont nous gardons la mémoire par l’éducation.

Depuis l’avènement de la pensée unique, nos sociétés se sont repliées sur un fétiche : la sécurité.
Face à un développement économique bouché, elles ont troqué la justice sociale contre le sécuritarisme électoral.
En France, cette dérive s’est imposée lentement, jusqu’à devenir un réflexe collectif.
Plus aucun parti, ni de droite ni de gauche, ne s’autorise à en sortir.

Les journaux télévisés, chaque soir à l’heure du repas, servent leur ration d’émotions : crimes, indignation, compassion, horreur.
L’information n’informe plus elle stimule.
Elle flatte l’instinct, agace la peur, et remplace la réflexion par l’émotion.
Ce n’est pas un complot, mais une mécanique : la peur fait vendre, la peur fait voter, la peur fait obéir. Où est donc la main invisible de l’ordre libéral capitalistique si ce n’est toujours chez la Boétie.

De l’algèbre contre la panique

Depuis trente ans, les médias alimentent le sentiment d’insécurité à coups d’émotions quotidiennes.
Un fait divers chasse l’autre, chaque crime devient un drame national, chaque incivilité une preuve de décadence.
Pourtant, les chiffres contredisent cette hystérie.

Les statistiques montrent environ 3,5 millions de crimes et délits par an depuis 1995, alors que la population a augmenté de plus de 10 millions d’habitants.
Le risque individuel de subir un délit a donc diminué.

Mais ce que les chiffres corrigent, l’émotion défait.
Les faits divers, amplifiés médiatiquement, maintiennent le cerveau collectif dans un état d’alerte permanente.
Les prisons débordent — jusqu’à 200 % d’occupation dans certaines — non pas parce qu’il y a plus de criminels, mais parce que la justice punit davantage et plus longtemps.

Plus une société multiplie les caméras, les lois, les prisons, plus elle signe l’échec de son éducation.
Là où la connaissance s’éteint, la peur gouverne.
Là où l’on n’apprend plus à comprendre, il faut bien surveiller pour contenir.

Graphique 1 : Évolution des crimes, délits et vols rapportés à la population (1995–2024)

Source : Ministère de l’Intérieur (SSMSI), Insee, Libération (1996), Bilan de la délinquance 2024.


 


 

Analyse :
En 1995, la France comptait 6,3 % de crimes et délits par rapport à la population, contre 5,1 % en 2024, soit une baisse relative d’environ 19 %.
Les vols, qui représentaient 4,1 % de la population en 1995, ne concernent plus que 1,9 % en 2024 : une division par deux en trente ans.

Interprétation :
Loin de l’idée d’une explosion de la violence, la courbe montre une stabilisation, voire une diminution de la délinquance.
Pourtant, la perception publique s’est inversée : plus les chiffres baissent, plus la peur monte.
Ce paradoxe illustre la réussite d’un discours politique et médiatique qui a transformé la peur en instrument de contrôle social.

La fabrique du sentiment d’insécurité

Il est paradoxal qu’un simple citoyen doive faire, chiffres à l’appui, le travail que les sociologues, politologues ou journalistes auraient dû faire.
La criminalité ne croît pas : elle évolue avec les mœurs et l’économie.
Mais l’instantanéité médiatique impose une lecture émotionnelle du monde, réduisant la complexité sociale à une succession d’images anxiogènes.

Depuis les années 1990, les faits divers sont devenus les aiguillons du débat public.
Chaque drame individuel est isolé, répété, amplifié, au point d’éclipser la réalité statistique.
Cette stratégie de l’émotion a remplacé la réflexion par le réflexe.

L’émotion ne se discute pas : elle s’impose.
Et plus elle sature l’espace mental, plus elle rend le citoyen impressionnable, donc docile.

Graphique 2 : Réalité criminelle vs Sentiment d’insécurité (1995–2024)

Source : CEVIPOF, SSMSI, Insee.


 

Analyse :
Alors que la criminalité réelle diminue, le sentiment d’insécurité explose :

  • 1995 → environ 40 % des Français se disent inquiets.

  • 2024 → plus de 70 % déclarent se sentir en insécurité.

Interprétation :
Ce décalage résulte d’une surenchère émotionnelle orchestrée par le politique et les médias.
Chaque fait divers devient un miroir grossissant de la peur collective.
La peur est devenue une monnaie politique : elle ne protège pas, elle soumet.
Elle alimente le sécuritarisme électoral et prépare les esprits à accepter l’exception comme norme.

Quand les experts se taisent, les démagogues crient

Le plus étonnant dans cette vaste illusion sécuritaire, c’est le silence des experts.
Criminologues, sociologues, politologues, journalistes : tous savent que la criminalité baisse, mais aucun ne le dit.
Par paresse, par conformisme, par peur de heurter le récit dominant.

Cette abdication intellectuelle n’est pas anodine :
elle valide le discours sécuritaire, elle légitime la répression, elle tue la démocratie, elle évince la liberté, elle blanchit le populisme, elle prépare le retour du fascisme.

L’ordre capitaliste n’a plus à forcer la soumission ce sont les citoyens qui la réclament.

Les sciences du réel se taisent, le spectacle du ressenti triomphe.
Et la démocratie, privée de sa raison critique, confond désormais émotion et vérité.

La peur comme industrie politique

La focalisation sur l’insécurité a permis à l’extrême droite — le FN hier, la RN aujourd’hui — de bâtir son fonds de commerce :
immigration, criminalité, identité.
Mais ce qui est plus grave, c’est que tous les autres partis ont fini par parler le même langage.

Sarkozy, ministre puis président, a légitimé la “droite décomplexée”.
Le PS, par peur de paraître laxiste, a suivi.
L’affaire Taubira fut le point de rupture : une ministre cherchant à réhabiliter le sens du jugement devint symbole de faiblesse.

La société s’est crue civilisée parce qu’elle ne guillotinait plus ;
mais enfermer à vie sans espoir de sortie, c’est seulement remplacer la lame par la cage.
Nous avons troqué la justice pour la vengeance, l’intelligence pour la peur. Nous sommes revenu au temps du roi Hammourabi, il y a 3500 ans. Ce roi condamnait l’émotion vengeresse toujours supérieure à la réalité des faits.

La mondialisation de l’émotion

Si l’humain est avant tout un être émotionnel, il est logique que le pouvoir s’en empare.
Chaque régime — démocratique, autoritaire, théocratique — l’a adaptée à sa culture :

Régime politique

Émotion dominante

Objectif politique

Moyens utilisés

Conséquences

Démocratie libérale (Occident)

Peur, empathie, indignation

Maintenir l’attention et la consommation politique

Médias, réseaux sociaux, faits divers

Saturation mentale, perte du sens critique

Régime autoritaire (Chine, Russie)

Fierté, menace extérieure

Renforcer la cohésion et justifier le contrôle

Propagande, éducation dirigée

Uniformisation idéologique

Démocratie confessionnelle (Inde, Turquie, Israël)

Ferveur religieuse, sentiment d’élection

Lier foi et identité nationale

Instrumentalisation du religieux

Exclusion des minorités

Régime néolibéral globalisé

Frustration, peur de manquer

Maintenir la croissance par la peur

Marketing, storytelling

Aliénation, dépendance affective


De l’émotion à la raison

Nous savons désormais que l’émotion est l’outil premier du pouvoir — et que le savoir en est la seule antidote.
Ce n’est pas la violence des faits qui menace la démocratie, mais la façon dont ils sont racontés.

Réhabiliter la raison ne signifie pas renier la sensibilité, mais lui rendre sa place : comprendre avant de juger, apprendre avant de condamner.
C’est le rôle premier de l’éducation celle qui forme à penser, pas seulement à produire.

Le XXIᵉ siècle ne se jouera pas entre gauche et droite, ni entre capitalisme et socialisme,
mais entre deux humanités :
celle qui réagit, celle primitive et celle qui comprend, culturelle.
L’une entretient la peur,
l’autre construit le sens.

Et seule cette dernière pourra, un jour, sortir de la caverne des émotions —
pour reprendre en main le destin de l’humanité.

La fabrique du mensonge

Analyse :
En 1995, la France comptait 6,3 % de crimes et délits par rapport à la population, contre 5,1 % en 2024, soit une baisse relative d’environ 19 %.
Les vols, qui représentaient 4,1 % de la population en 1995, ne concernent plus que 1,9 % en 2024 : une division par deux en trente ans.

Interprétation :
Loin de l’idée d’une explosion de la violence, la courbe montre une stabilisation, voire une diminution de la délinquance.
Pourtant, la perception publique s’est inversée : plus les chiffres baissent, plus la peur monte.
Ce paradoxe illustre la réussite d’un discours politique et médiatique qui a transformé la peur en instrument de contrôle social.

La fabrique du sentiment d’insécurité

Il est paradoxal qu’un simple citoyen doive faire, chiffres à l’appui, le travail que les sociologues, politologues ou journalistes auraient dû faire.
La criminalité ne croît pas : elle évolue avec les mœurs et l’économie.
Mais l’instantanéité médiatique impose une lecture émotionnelle du monde, réduisant la complexité sociale à une succession d’images anxiogènes.

Depuis les années 1990, les faits divers sont devenus les aiguillons du débat public.
Chaque drame individuel est isolé, répété, amplifié, au point d’éclipser la réalité statistique.
Cette stratégie de l’émotion a remplacé la réflexion par le réflexe.

L’émotion ne se discute pas : elle s’impose.
Et plus elle sature l’espace mental, plus elle rend le citoyen impressionnable, donc docile.

Graphique 2 : Réalité criminelle vs Sentiment d’insécurité (1995–2024)

Source : CEVIPOF, SSMSI, Insee.

Image générée

La fabrique du mensonge

Analyse :
Alors que la criminalité réelle diminue, le sentiment d’insécurité explose :

  • 1995 → environ 40 % des Français se disent inquiets.

  • 2024 → plus de 70 % déclarent se sentir en insécurité.

Interprétation :
Ce décalage résulte d’une surenchère émotionnelle orchestrée par le politique et les médias.
Chaque fait divers devient un miroir grossissant de la peur collective.
La peur est devenue une monnaie politique : elle ne protège pas, elle soumet.
Elle alimente le sécuritarisme électoral et prépare les esprits à accepter l’exception comme norme.

Quand les experts se taisent, les démagogues crient

Le plus étonnant dans cette vaste illusion sécuritaire, c’est le silence des experts.
Criminologues, sociologues, politologues, journalistes : tous savent que la criminalité baisse, mais aucun ne le dit.
Par paresse, par conformisme, par peur de heurter le récit dominant.

Cette abdication intellectuelle n’est pas anodine :
elle valide le discours sécuritaire, elle légitime la répression, elle tue la démocratie, elle évince la liberté, elle blanchit le populisme, elle prépare le retour du fascisme.

L’ordre capitaliste n’a plus à forcer la soumission ce sont les citoyens qui la réclament.

Les sciences du réel se taisent, le spectacle du ressenti triomphe.
Et la démocratie, privée de sa raison critique, confond désormais émotion et vérité.

La peur comme industrie politique

La focalisation sur l’insécurité a permis à l’extrême droite — le FN hier, la RN aujourd’hui — de bâtir son fonds de commerce :
immigration, criminalité, identité.
Mais ce qui est plus grave, c’est que tous les autres partis ont fini par parler le même langage.

Sarkozy, ministre puis président, a légitimé la “droite décomplexée”.
Le PS, par peur de paraître laxiste, a suivi.
L’affaire Taubira fut le point de rupture : une ministre cherchant à réhabiliter le sens du jugement devint symbole de faiblesse.

La société s’est crue civilisée parce qu’elle ne guillotinait plus ;
mais enfermer à vie sans espoir de sortie, c’est seulement remplacer la lame par la cage.
Nous avons troqué la justice pour la vengeance, l’intelligence pour la peur. Nous sommes revenu au temps du roi Hammourabi, il y a 3500 ans. Ce roi condamnait l’émotion vengeresse toujours supérieure à la réalité des faits.

La mondialisation de l’émotion

Si l’humain est avant tout un être émotionnel, il est logique que le pouvoir s’en empare.
Chaque régime — démocratique, autoritaire, théocratique — l’a adaptée à sa culture :

Régime politique

Émotion dominante

Objectif politique

Moyens utilisés

Conséquences

Démocratie libérale (Occident)

Peur, empathie, indignation

Maintenir l’attention et la consommation politique

Médias, réseaux sociaux, faits divers

Saturation mentale, perte du sens critique

Régime autoritaire (Chine, Russie)

Fierté, menace extérieure

Renforcer la cohésion et justifier le contrôle

Propagande, éducation dirigée

Uniformisation idéologique

Démocratie confessionnelle (Inde, Turquie, Israël)

Ferveur religieuse, sentiment d’élection

Lier foi et identité nationale

Instrumentalisation du religieux

Exclusion des minorités

Régime néolibéral globalisé

Frustration, peur de manquer

Maintenir la croissance par la peur

Marketing, storytelling

Aliénation, dépendance affective


De l’émotion à la raison

Nous savons désormais que l’émotion est l’outil premier du pouvoir — et que le savoir en est la seule antidote.
Ce n’est pas la violence des faits qui menace la démocratie, mais la façon dont ils sont racontés.

Réhabiliter la raison ne signifie pas renier la sensibilité, mais lui rendre sa place : comprendre avant de juger, apprendre avant de condamner.
C’est le rôle premier de l’éducation celle qui forme à penser, pas seulement à produire.

Le XXIᵉ siècle ne se jouera pas entre gauche et droite, ni entre capitalisme et socialisme,
mais entre deux humanités :
celle qui réagit, celle primitive et celle qui comprend, culturelle.
L’une entretient la peur,
l’autre construit le sens.

Et seule cette dernière pourra, un jour, sortir de la caverne des émotions —
pour reprendre en main le destin de l’humanité.

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Publié le 28 Octobre 2025

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Tout dernièrement une réclusion à perpétuité non compressible a été requise par le jury de la cour d’assises de Paris pour le meurtre de la petite Lola Daviet. Au vu de la situation des acteurs, c’est le crime type social économique, dont une enfant innocente a été la victime. Ce qui m’interpelle ce n’est pas l’émotion qui en a découlé ni ses conséquences sur les acteurs de ce drame, qui sont les seuls endroits de se plaindre de leurs souffrances, mais c’est que, quelle que soit l’horreur d’un crime nous puissions enfermer un humain à vie sans nous sentir être des barbares, parce que l’on ne coupe plus de tête. Ce verdict ne peut pas s’analyser sans tenir compte de l’ambiance sociétale dans laquelle notre société est plongée depuis plus de trente ans par un jeu politique, afin de cacher l’invalidité chronique des gouvernants à trouver des solutions politiques aux problèmes économiques, en y substituant le sécuritarisme qui entre autres a fait le lit électoral de la RN et a ouvert la porte au fascisme. Sans l’ambiance de cette situation globale, je doute que le verdict fût le même. C’est donc cette situation globale que je développe ci-dessous.

Une illusion savamment entretenue

Depuis des décennies, les responsables politiques nous promettent de rétablir l’ordre. À chaque changement de gouvernement, la formule revient comme une ritournelle : plus de police, plus de caméras, plus de prisons. Pourtant, le désordre persiste — ou plutôt, l’illusion du désordre.
Car les chiffres, eux, racontent une autre histoire.

Depuis 1995, la criminalité et la délinquance tournent autour d’une moyenne stable d’environ 3,5 millions de crimes et délits par an, dans un pays dont la population a considérablement augmenté. Rapportés au nombre d’habitants, ces chiffres indiquent une stabilité de long terme, bien loin des discours alarmistes. Ce qui change, ce n’est pas la réalité : c’est le regard que les médias et la politique lui portent.

Le miroir économique du crime

De 1970 à 1995, les courbes de la délinquance, du chômage et de l’inflation évoluent en parallèle. Quand les salaires décrochent — notamment après la suppression de l’échelle mobile en 1977 —, les vols, trafics et délits augmentent.
Le crime n’est pas une anomalie morale : c’est une réaction sociale. Là où les conditions économiques se durcissent, l’instinct de survie s’exprime autrement.

À partir des années 1990, l’environnement économique se stabilise ; les crimes et délits fluctuent alors autour d’une ligne moyenne, sans explosion majeure. Pourtant, l’information médiatique transforme ces variations en signes d’effondrement. Le fait divers devient symptôme national, le cas isolé devient généralité.

L’émotion comme stratégie

Les chaînes d’information continue ont remplacé l’analyse par le choc émotionnel.
Elles alimentent la peur comme un carburant politique.
Les faits sont triés, répétés, exagérés — non pour informer, mais pour formater.
Ainsi naît le sentiment d’insécurité, beaucoup plus fort que l’insécurité elle-même.

Cette stratégie de l’émotion a un effet redoutable : elle infantilise les citoyens.
Sous le poids de la peur, la réflexion cède la place au réflexe.
Le peuple devient une audience captive qui réclame du châtiment au lieu de réclamer du sens.

La punition comme refuge

Les prisons débordent.
Le taux d’occupation dépasse les 150 %, parfois 200 %.
Non parce que le crime explose, mais parce que la punition est devenue un outil politique.
On enferme pour rassurer, non pour réparer.

Depuis des siècles, les sociétés humaines s’obstinent à punir sans comprendre que la sanction ne transforme pas : elle gèle.
Elle suspend le problème sans le résoudre.
Elle satisfait l’instinct de vengeance du « vieil homme » plutôt que d’activer notre conscience sociale.

Encadré analytique — Évolution comparée : économie, population et criminalité (1970–2024)

Période

Population (millions)

Chômage (%)

Crimes et délits enregistrés (millions)

Salaire réel (indice base 100 en 1970)

Observation principale

1970

51,0

2,9

1,0

100

Début du plein emploi, faible criminalité.

1977

53,5

4,6

1,9

112

Suppression de l’échelle mobile → salaires décrochent, hausse du vol et des délits.

1985

55,8

9,2

2,8

118

Chômage structurel + début du consumérisme de masse.

1995

58,0

10,3

3,5

125

Stabilisation ; inflation maîtrisée, hausse du sentiment d’insécurité.

2005

61,0

8,7

3,6

136

Multiplication des caméras, discours sécuritaire.

2015

64,0

10,2

3,4

145

Baisse légère du crime par habitant, médiatisation émotionnelle accrue.

2024

68,4

7,6

3,5

152

Stabilité réelle, explosion du « sentiment d’insécurité » médiatique.

Malgré une population et un niveau de vie en hausse, la criminalité rapportée au nombre d’habitants reste stable depuis 30 ans.
Ce n’est donc pas l’augmentation des délits qui alimente l’inquiétude collective, mais la sur-communication émotionnelle autour d’eux à partir de crimes et délits sélectionnés expressément.

Évolution comparée : crimes, chômage, salaires et population (1970–2024)

Rétablir l’ordre ou comprendre le désordre ?

Évolution comparée : crimes, chômage, salaires et population (1970–2024)On y observe nettement que la hausse de la criminalité suit les grands mouvements économiques — montée du chômage, stagnation des salaires — avant de se stabiliser à partir de 1995, ce qui confirme l’analyse que la criminalité est davantage un symptôme socio-économique qu’un phénomène moral ou sécuritaire.

Rétablir l’ordre ou comprendre le désordre ?

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Publié le 16 Octobre 2025

Le PS le maillon Faible.

intro

Depuis qu’il a troqué la lutte pour la gestion, le Parti socialiste n’est plus qu’une ombre de ce qu’il prétendait être. Né de la contestation du capitalisme, il s’est peu à peu résigné à l’administrer. En renonçant à son rôle historique de moteur de transformation sociale, il est devenu le maillon faible d’une gauche déboussolée, prisonnière de ses renoncements et de son langage édulcoré.

Ce texte retrace cette dérive, celle d’un parti qui a effacé de ses statuts la lutte contre le capitalisme, et, ce faisant, a perdu son âme.

Depuis 1984, avec l’appui des médias et des politologues, le Parti socialiste trompe son monde.
Le socialisme a une histoire, et l’on ne peut, sans duper les citoyens, faire un “socialisme à la sauce capitaliste”.

La gauche historique

Si l’on remonte au XIXe siècle, la gauche historique, dans l’imaginaire collectif, c’est celle de la révolution de 1848, celle de la Commune de Paris — celle dont Monsieur Thiers disait : « Qu’on la fusille ! »
C’est la gauche des ouvriers, des luttes contre l’exploitation patronale, la gauche de la lutte des classes, de l’Internationale socialiste.

Le PS est l’héritier idéologique de la SFIO, qui se réclamait du marxisme et de la lutte des classes, tout en refusant de s’aligner sur le Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS).
Mitterrand disait : « Celui qui n’accepte pas la rupture avec la société capitaliste ne peut être au PS. »
Autrement dit, être socialiste, c’était être anticapitaliste.

Dans les années 1970-1980, les statuts et déclarations du PS mentionnaient encore explicitement la lutte contre le capitalisme.
Dans sa déclaration de principes de 2008, le parti réaffirme qu’il est né de la contestation de l’organisation sociale façonnée par le capitalisme, mais il ne parle plus de l’abolir.
Il transforme une lutte en simple héritage symbolique — un souvenir historique.
La belle affaire ! Cela revient à dire qu’on ne combat plus le capitalisme, mais qu’on se contente d’en réclamer une redistribution, laissant croire qu’il financera le socialisme.

Or chacun devrait savoir — et mes articles l’ont souvent rappelé — que ce que le capital donne, librement ou sous contrainte, il le reprend trois fois.
Ceux qui croient que la redistribution socialiste se fait aux dépens du capital se trompent : elle se fait au détriment des salariés.

La lente dérive

Au fil de ses congrès, le PS a connu une évolution lente mais décisive.
L’expérience du pouvoir dans les années 1980 fut un tournant : de parti réformiste en quête d’émancipation, il devint un parti gestionnaire conciliant avec l’économie de marché.
Il se revendique désormais du “mouvement des Lumières”, mais a renoncé à éclairer quoi que ce soit d’autre que sa propre vitrine.

Dans la déclaration de principes actuelle, on lit :

« Les socialistes portent une critique historique du capitalisme créateur d’inégalités, facteur de crises, qui demeure d’actualité à l’âge de la mondialisation financière. »

Ce glissement lexical est lourd de sens.
On passe de la lutte contre à la critique historique de — du combat à la contemplation.
Le PS ne cherche plus à rompre avec le système, il cherche à s’y rendre utile.

Les symboles ne mentent pas

L’écharpe rouge des dirigeants du PS, symbole du sang versé par les communards et des luttes ouvrières, était un signe de fidélité à cette mémoire.
Tous les premiers secrétaires du PS la portaient.
Avec Cambadélis, elle devint bleue — couleur du consensus républicain et de la social-démocratie.
Aujourd’hui, elle a disparu, comme l’idée même de rupture.

Durant ses législatures, le PS a fait disparaître la notion de classes et brouillé la distinction entre gauche et droite.
Cette confusion idéologique repose sur un argument paresseux : “le capitalisme a triomphé, il faut s’y adapter”.
C’est la victoire de la pensée unique sur la pensée politique.

Le renoncement

Adhérent du PS jusqu’en 1995, ce que j’ai vu disparaître n’est pas un mot dans un texte : c’est une volonté dans les faits.
Le PS des années 1980 voulait être un passage vers plus d’humanité. Il se rêvait sauveur du monde, sans comprendre qu’on ne sauve rien sans construire pierre à pierre, dans l’environnement réel, les fondations d’un autre modèle.

Quatorze ans de gestion du capitalisme ont suffi pour effacer cent trente-deux ans de socialisme.
Le PS est passé de la rupture à la réforme, de l’idéal à la posture.
À chaque congrès, la lutte contre le capitalisme s’est atténuée avant de disparaître définitivement en 2008.

Aujourd’hui, il ne s’affiche plus comme parti de rupture, mais comme parti “responsable” de la République — celle des riches et des capitalistes.

Et maintenant ?

Je ne confonds pas l’organisation systémique du capitalisme et ceux qui en bénéficient : ils ne sont pas à condamner pour leurs compétences, mais à réorienter vers d’autres buts.
Encore faut-il une force politique capable de le proposer.
Le PS, lui, s’est contenté d’aller au secours du gouvernement Lecornu pour une suspension parlementaire de pure stratégie politicienne.

Je pense que La France insoumise devrait cesser de compter le PS parmi ses partenaires.
Il me rappelle trop les MRG dans le programme commun de 1972 — le maillon faible d’une gauche unie sur le papier et divisée dans les faits.

Il y a 16 millions d’abstentionnistes et de votes blancs : c’est vers eux qu’il faut se tourner, vers ces électeurs orphelins qui attendent un projet crédible, pas un recyclage d’appareils usés.
Le PS n’est plus une force de rupture : il n’est même plus une force de conviction.

 

Le PS n’a pas été trahi par ses électeurs, il s’est trahi lui-même. En cessant de combattre le capitalisme, il en est devenu le comptable. Et l’histoire retiendra qu’il aura effacé cent trente ans de socialisme pour une place dans les conseils d’administration du monde qu’il prétendait changer.


 


 


 

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Rédigé par ddacoudre

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Publié le 15 Octobre 2025

La Horde sauvage

Le titre d’un vieux film, mais aussi celui de notre époque.
Depuis quelques siècles, la horde sauvage s’est répandue sur Terre. Il ne reste plus beaucoup d’endroits où l’homme n’ait pas posé le pied. Et si ce n’était que ses pieds, nous n’en serions pas là.
Mais il y a aussi posé son regard et son intelligence, au service de ses désirs pour accomplir une destinée. Et cela a fait le reste.

Ainsi se déroule notre existence : nous savons associer nos désirs à ce que la nature offre à notre portée, et notre intelligence devient l’outil qui permet de les satisfaire.

La nature n’a ni bien ni mal

Dans la nature, il n’y a pas de bien ni de mal. Seulement ce qui peut nous faire vivre et ce qui peut nous tuer. Et si mourir n’est pas le mal, anticiper la mort pour satisfaire nos désirs l’est sans doute davantage.

Notre destinée dépend de l’ensemble des effets engendrés par nos milliards d’actions quotidiennes.
Chaque jour, en quelques millisecondes, elles se produisent toutes, sans que nous en ayons conscience. Nous vivons ce flux, que nous le voulions ou non. Celui qui pourrait faire un choix conscient dans ce laps de temps serait déjà un transhumain comme les ordinateurs des traders,
capables d’agir à la microseconde.

Mais notre cerveau, lui, est plus lent. Et pendant qu’il délibère, le monde a déjà changé plusieurs fois.

La vitesse et la liberté

Sur Terre, nous ne vivons pas tous à la même vitesse. Et cette vitesse conduit le rythme de nos vies.
Nous croyons que la liberté, c’est d’aller vite. Mais la vitesse est privative de liberté.

À pied, nous allons où nous voulons. En avion, nous allons là où l’avion veut bien nous conduire, et durant le voyage, nous ne disposons plus de notre existence.
Nous confondons la rapidité avec la liberté, le déplacement avec la possession du temps.

Se déplacer vite, ce n’est pas être libre : c’est seulement satisfaire un désir. La véritable liberté,
c’est d’aller où bon nous semble, à la vitesse que l’on choisit, sans être aliéné par le travail ni par la technique.

Hier, nos ancêtres ignoraient que la Terre était ronde, mais ils avançaient, tout droit. Les peuples premiers, eux, sont libres : ils vont où bon leur semble, sans quitter leur milieu. La liberté dépend donc aussi de ce que l’on connaît du monde.

L’homme, toujours attaché à son arbre

Quand l’humain dispose de ressources nourricières à portée de main, il ne quitte pas l’arbre qui le nourrit. C’est encore vrai aujourd’hui. Nous restons là où sont nos attaches et ne partons que contraints : par le travail, les rencontres, ou la nécessité. Changer de lieu, c’est toujours un arrachement. Et pourtant, nos moyens de communication rendent ces arrachements de plus en plus fréquents, et de plus en plus rapides.

Aller vite, gagner du temps c’est devenu une seconde nature. Cette avidité, cet “appétit de vie”,
est devenue une appétit de consommation. Nous ne faisons que prolonger nos désirs
par la technologie.

Le théâtre de la vie

Rien n’arrive parce que nous le voulons. Ce sont les enchaînements de nos actions
qui nous reviennent comme un écho. Le savoir devient alors essentiel, car il éclaire la frontière entre être acteur et être responsable. Nous ne sommes que les acteurs d’une pièce que d’autres ont écrite avant nous. Nous la rejouons chaque jour, en y ajoutant nos répliques, espérant tenir le rôle principal. Quand un événement survient bon ou mauvais, utile ou nuisible il résulte d’un ensemble d’actes plus vaste que nous. Mais comme il faut un responsable, nous désignons l’acteur visible,
et nous lui remettons une médaille ou lui coupons la tête.

Vivre ainsi, c’est croire que nous décidons, alors que nous ne faisons qu’improviser dans un scénario collectif que nous ne maîtrisons qu’à moitié.

La norme, l’ignorance et la peur

Ne disposant d’aucune certitude, nous cherchons sans cesse des confirmations. Rien n’est plus rassurant que la mesure, le ratio, la norme tout ce qui donne le sentiment de pouvoir “contrôler la pièce”. Et ceux qui n’en comprennent pas les codes rendent les autres responsables par peur ou par envie.

La horde sauvage numérique

Nous sommes donc toujours une horde sauvage, courant de plus en plus vite, remplaçant notre lenteur par des technologies qui nous dépassent. Non que notre cerveau soit inférieur il restera toujours supérieur, car c’est nous qui avons créé la machine.
Mais là où elle met une seconde, il nous faut une journée. La machine ne nous surpasse qu’en vitesse, jamais en conscience.

Les traders sont l’exemple parfait : obsédés par le gain de temps, ils vont jusqu’à interdire les piétons devant leurs bureaux, de peur d’arriver en retard d’une minute sur un marché qui bouge à la nanoseconde.

La vitesse contre l’humain

Demain, les machines travailleront pour nous. Mais la vraie question sera :
interdirons-nous alors l’humain ?

Au lieu de libérer l’homme, nous risquons de le maintenir enfermé dans des frontières, des murs, des normes dans une prison de vitesse et de confort. Hier, seuls les aventuriers faisaient le tour du monde. Aujourd’hui, nous le faisons tous en vacances.

Mais si nous continuons à penser comme la horde sauvage, les puissants chercheront à rendre l’homme servile de la machine, plutôt que d’en faire le maître éclairé.

La horde et la pollution

Pour s’enrichir, les dominants ont développé la politique de l’offre,
et avec elle, la pollution qui l’accompagne. Aujourd’hui, la société leur demande de dépolluer.
Ils répondent : “Oui, à condition que cela rapporte.”Et voilà le raisonnement de la horde sauvage :
agir seulement si le gain est mesurable. Nous en sommes là mais rien ne nous interdit de comprendre, et peut-être, un jour, de ralentir.

La horde sauvage court vers demain à toute vitesse, sans comprendre qu’elle fuit l’humanité qu’elle laisse derrière elle.

 

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Rédigé par ddacoudre

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Publié le 14 Octobre 2025

La mondialisation ou la fin programmée du capitalisme

L’instinct, la culture et la fin du capitalisme
Du travail instinctif à l’économie de la connaissance

intro

Depuis la nuit des temps, l’humanité avance au rythme de ses instincts.
Travailler, produire, accumuler : tout cela répond d’abord à une logique biologique, bien avant d’être un choix de société.
Mais aujourd’hui, alors que le capitalisme touche les limites d’un monde clos,
une évidence s’impose : nous ne pouvons plus évoluer sans changer de moteur.
Il ne s’agit plus d’exploiter la Terre ni nos semblables, mais de libérer la seule énergie inépuisable : celle de la connaissance.

Elle semble manquer au gouvernant.

Nous vivons en direct l’exemple de la réforme des retraites, l’évolution technologique et la recherche d’économie réduisent les emplois. Rien n’est plus issus de nos instincts que cela, éviter d’avoir à travailler. Des siècles que nous nous faisons remplacer au travail, et notre gouvernement d’expliquer que pour financer les retraites il faut travailler plus, d’où la réforme des retraites de 2023. Que le premier ministre Sébastien Lecornu ait suspendu la réforme, ne supprime pas le problème, l’objectif étant de rallier le PS. Le ministre du travail dans un interview disait, que même reporté il faudra trouver les financement et ce ne peut être qu’en travaillant plus longtemps.

Nous avons là une capacité de réflexion extraordinaire face à une évolution du rapport entre actifs et des retraités qui ne meurent plus ont 65 ans comme avant. Dans le même cadre de réflexion il faudrait cesser de faire progresse l’espérance de vie, même ne plus vacciner les personnes âgées pour pouvoir ajuster le travail des actifs et le nombre de retraités. C’est merveilleux ce à quoi peut conduire comme résonnement la limitation de l’émission de monnaie suivant les critères de Maastricht. Moi je propose de faire financer les machines puisqu’elles produisent du travail. Mais plutôt que de les taxer, émettre de la monnaie en conséquence pour financer la Sécurité sociale et les retraites sans peser sur les entreprises. Si nous l’avions fait nous ne passerions pas notre temps à durcir les règles du régime des retraites. J’ai le souvenir du PC qui soulignait pour défendre le départ à 60 ans que les gouvernements s’accommodent du départ à 65 ans, car beaucoup de travailleurs meurent autour de cet âge. Celui actuel n’a rien inventé, si ce n’est que certains avant lui émettaient l’idée que vivant plus longtemps, nous pouvions travailler plus longtemps, Pavlov Pavlov quand tu nous tiens. Il rend même nos dirigeants aveugles pour ne pas voir l'évolution qui se dessine comme bifurcation paradoxale de la recherche de richesse.

L’instinct, la culture et la fin du capitalisme

Il se peut qu’avec la série d’articles publié sur mon blog ou Agoravox, je surprenne certains lecteurs.
Mais à force d’avoir plongé dans la dimension géologique du développement humain,
et d’avoir observé ce que l’histoire, la science et la pensée nous permettent d’en comprendre,
il m’apparaît comme une évidence que l’humain reste guidé avant tout par ses instincts,
même lorsqu’il croit les avoir dépassés.

Si l’on décortique tous les paradigmes successifs de nos civilisations,
on découvre qu’ils ne sont souvent que des formes nouvelles d’instincts anciens.
Le plus emblématique d’entre eux demeure cette idée :

il faut travailler pour survivre.

De cette nécessité biologique est né un système social : le capitalisme, le travail de la majorité mis au service d’une minorité plus chanceuse, née dans un environnement favorable à l’accumulation.

L’instinct au service du cortex

Nos instincts nous dictent toujours des réponses immédiates à ce que notre environnement nous impose. Le cortex, notre conscience, n’intervient qu’ensuite, pour justifier, organiser ou prolonger ces réponses instinctives. C’est pourquoi l’humain reste, malgré sa culture, un animal économique avant d’être un être pensant. Tant que l’instinct de survie domine, le partage, la solidarité et la connaissance ne sont que des stratégies secondaires, et non encore des fins en soi.

Ce n’est que lorsque l’interdépendance des intérêts humains devient visible et donc comprise que le cortex peut inviter les instincts au partage. Et cette invitation ne passe que par la culture et l’éducation.

Du savoir empirique à la connaissance scientifique

De cette lente transformation sont nés le savoir empirique, puis le savoir scientifique, et, demain, un savoir encore plus profond, celui qui reconnaîtra notre ignorance du monde objectif comme la plus grande des richesses cognitives. Mais pour atteindre cette dimension, il faut se situer dans un temps long, presque géologique, tandis que nous vivons dans la précipitation du quotidien, formés à travailler, rarement à penser.

Le capitalisme, un système clos dans un monde clos

Le capitalisme repose sur un moteur unique : la croissance. Or une croissance infinie dans un monde fini ne peut que s’épuiser. Le support du capitalisme la matière et l’énergie terrestre atteint ses limites physiques. Et ces limites, nous les avons nous-mêmes tracées : pollution, réchauffement, perte de biodiversité.

Mais la société, inféodée à la marchandisation de l’existence, ne se réorganisera pas d’elle-même.
Tant qu’une idée, une mesure, une invention ne sera pas rentable, elle ne sera pas mise en œuvre.
Ainsi, même les projets de sauvetage écologique ne sont entrepris que s’ils peuvent se vendre, et donc prolonger le capitalisme jusqu’à vendre la planète à ses habitants.

“La Terre est finie à notre échelle physique, mais l’humain continue d’y chercher l’infini sous forme de profit.”
Vers une transition de dimension

Heureusement, une autre voie s’ouvre. La physique quantique, la recherche fondamentale,
et les technologies nouvelles préparent une transition vers une dimension sans limite connue,
celle de la connaissance pure. Mais notre dimension biologique et morale n’a pas encore suivi.

Nous restons prisonniers d’une logique d’exploitation : celle des plus faibles, celle des rêves inaccessibles de richesse, celle de l’espoir de “vivre sans travailler” dans un système où d’autres travaillent à notre place.
C’est là encore l’expression brute de nos instincts, dont seule la culture peut nous libérer.

L’avenir dépend de l’environnement que nous créons

Les choix des humains dépendront toujours de l’environnement dans lequel ils inscrivent leurs actions. Cet environnement les influence, et cette influence revient à eux sous forme de rétroaction naturelle. Aujourd’hui, cette boucle se manifeste par une contradiction absurde : nous avons les savoirs, les moyens, les outils, mais nous ne réalisons pas les transformations nécessaires
faute de “monnaie”. Nous croyons manquer d’argent, alors que nous manquons seulement
de confiance dans notre propre intelligence collective.

Libérer la monnaie pour libérer la connaissance

Ce qu’il nous faut, ce n’est pas plus de capital, mais plus de circulation monétaire orientée vers la connaissance. Nous devons accepter de “libérer” de la monnaie pour financer ce qui, seul, est illimité : l’esprit humain.

C’est lui qui a fait la richesse des nations développées, c’est lui qui a nourri le capitalisme, et c’est lui, désormais, qui devra le dépasser.

Le capitalisme a permis la modernité, mais aussi les instruments de notre extinction.
Il a été l’éducateur aveugle de l’humanité. Désormais, il nous faut apprendre à le transcender
non par rejet, mais par dépassement en donnant à la connaissance la place qu’occupait jadis la croissance. Le capitalisme a domestiqué nos instincts, la connaissance apprivoisera notre humanité.

Nous avons conquis la matière, il est temps maintenant de nous conquérir nous-mêmes.

Ça commence par lire notre histoire.

De la cité-État antique à la planète connectée, l’histoire humaine suit une même loi : celle de l’unification.
Mais dans un monde clos, un système fondé sur la croissance infinie ne peut que s’autodétruire.

Des cités-États à l’idée d’un monde unique

Depuis les premières civilisations, l’histoire humaine suit une logique d’unification.
En Asie Mineure, en Grèce ou en Égypte, les cités-États furent les premières formes d’organisation politique. Elles commerçaient, se faisaient la guerre, puis s’unissaient sous la domination d’un empire plus vaste. Mais ces empires, après avoir imposé leur puissance, s’effondraient à leur tour,
laissant place à des structures plus petites, mieux adaptées à la gestion des échanges humains. À chaque chute, c’est la monnaie, le commerce et la connaissance qui rassemblaient à nouveau les hommes. Ces forces invisibles ont toujours été plus puissantes que les armes : elles tissent les routes, relient les peuples et finissent par imposer une organisation nouvelle.

“À chaque effondrement impérial, c’est la monnaie, le commerce et la connaissance qui redonnent à l’humanité un centre d’équilibre.”
De Charlemagne à l’Union européenne : unir sans conquérir

L’histoire européenne illustre cette marche vers l’unité. La France, d’abord mosaïque de seigneuries, devint royaume par agrégation, sans que les provinces perdent pour autant leurs cultures propres.
Les royaumes devinrent empires, puis nations. Et après des siècles de guerres, l’Europe a tenté une expérience inédite : l’unification pacifique à travers la construction européenne. Pour la première fois dans l’histoire du continent, les États ont choisi de s’unir non par la conquête, mais par la coopération économique. L’Union européenne n’est pas née d’un empereur, mais du souvenir des ruines et du besoin de peser face aux blocs économiques mondiaux.

“L’Europe n’a pas cherché à conquérir, mais à se fédérer pour ne plus être conquise.”
La mondialisation : un empire sans empereur

La mondialisation contemporaine prolonge cette dynamique, mais sur une échelle planétaire.
Aucune nation ne peut plus produire seule ce qu’elle consomme. Les flux de matières premières, d’énergie, de capitaux, de données, et même d’idées, tissent un réseau d’interdépendance totale. Le monde est devenu une immense cité planétaire, mais sans souverain, sans gouvernement mondial, sans régulation commune. Les décisions majeures appartiennent désormais à des acteurs économiques transnationaux, guidés par la rentabilité et la vitesse de circulation monétaire. “Nous sommes déjà unis économiquement, mais divisés par les instruments de mesure qui nous séparent.”

L’État-nation : une étape, pas une fin

L’État-nation a été une conquête historique : il a remplacé la loyauté féodale par la citoyenneté,
et permis la redistribution interne des richesses. Mais aujourd’hui, il se heurte à ses propres frontières : les capitaux, les données et les technologies circulent sans visa. Les gouvernements essaient de défendre leur souveraineté, mais l’économie mondiale fonctionne déjà au-delà d’eux.
Les politiques nationales ne sont plus que des ajustements locaux dans un système global qui échappe à toute autorité unique. “La mondialisation n’a pas aboli les nations : elle les a rendues interdépendantes.”

Le capitalisme à bout de souffle

Le capitalisme a accompagné cette unification du monde. Il a libéré la créativité, accéléré les échanges, et fait reculer la misère dans de nombreuses régions.
Mais son moteur la croissance infinie ne peut fonctionner dans un monde fini.

Quand chaque pays, chaque entreprise, chaque individu cherche à croître sans limite, le système se retourne contre lui-même. Une fois la planète entièrement intégrée, il n’y a plus de “nouveau marché” à conquérir, plus de ressources à extraire, plus de marges à grignoter.

La mondialisation capitaliste ne peut donc pas durer : elle finira par s’auto-détruire, étouffée par son propre succès au service de ses instincts. “Si la mondialisation se poursuit sous l’égide du capitalisme, elle portera en elle les germes de son auto-destruction” par ses propres créations.

Le capitalisme doit les détruire comme premier acte vers la culture "adulturante."

Vers une mondialisation de la connaissance

Ce qui peut succéder à la mondialisation capitaliste, ce n’est pas la fermeture nationaliste,
mais une mondialisation cognitive. Une économie du savoir, de la recherche et de la transmission,
où la richesse ne se mesure plus en capital accumulé, mais en énergie humaine partagée. Les futurs “empires” seront ceux de la connaissance : réseaux scientifiques, éducatifs, culturels où la circulation des idées remplacera la conquête des territoires. “Ce que les empires ont imposé par la force, la connaissance l’accomplira par la compréhension.”

Conclusion

L’histoire nous enseigne que l’humanité ne cesse de s’unifier.
Mais elle doit désormais apprendre à le faire par la conscience et non par la domination.
Nous avons conquis le monde matériel ; il nous reste à conquérir notre monde intérieur. Les tentatives manquées ne sont que des essaies disant « c’est possible »

Le défi du XXIᵉ siècle n’est donc pas économique, mais cognitif : inventer une circulation monétaire et humaine qui nourrisse la vie, au lieu de l’épuiser. Tout ce qui existe à un sens sans cela la nature ne le retiendrait pas. Ainsi l’histoire humaine porte son sens à nous de le trouver.

« Ce qui s’annonce n’est pas la fin du monde, mais la fin d’un mode d’organisation du monde qui ne dure que depuis 7000 ans dans la longue histoire humaine»

 

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Rédigé par ddacoudre

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Publié le 8 Octobre 2025

La fin d’un modèle clos

intro

L’histoire de l’humanité pourrait se lire comme une succession de modèles clos : chaque civilisation invente son ordre, s’y enferme, et meurt d’avoir cru pouvoir durer. Le capitalisme contemporain, fondé sur la croissance infinie et la rentabilité immédiate, n’échappe pas à cette règle. Sa limite n’est pas d’abord économique : elle est anthropologique et cognitive. Nous avons bâti un système qui récompense la répétition, la possession et la vitesse, mais qui se montre incapable de penser la rareté, la lenteur et la transmission. La pollution n’est pas un accident industriel : elle est le symptôme d’un déséquilibre entre matière et esprit.

I. Le crépuscule d’un axiome

J’ai déjà écrit sur ce média que la pollution enterrerait définitivement l’axiome d’Adam Smith, selon lequel la poursuite des intérêts particuliers sert le bien commun. Cet axiome reposait sur l’idée d’abondance : les ressources semblaient infinies, et la nature, docile. Or cette illusion s’effondre : la nature ne produit plus de la richesse, elle réclame réparation.

Ce n’est pas en pleine conscience que les civilisations périssent. Les Mayas, les Romains, les habitants de l’île de Pâques n’ont pas « décidé » leur disparition. Chacun d’eux pensait, comme nous, que ses élites trouveraient les solutions techniques à leurs excès. Aujourd’hui encore, nous nous rassurons : nos ingénieurs coloniseront Mars, nos financiers verdiront la croissance, nos experts inventeront des taxes pour sauver la planète.

Claude Allègre a exprimé en son temps, et encore récemment sa foi dans la croissance future. Je partage une forme d’optimisme, mais sous un autre angle : les crises écologiques et sociales actuelles ne sont pas la fin du monde, mais la fin d’un modèle mental. Nous vivons le déclin d’un système qui a confondu progrès et profit en satisfaisant ses instincts sans réserve.

II. Les esprits prisonniers du rendement

Nos élites ne manquent pas d’intelligence, mais elles raisonnent à l’intérieur d’un cadre mental figé : celui du capitalisme marchand, où toute action doit produire un retour financier mesurable. Leur rationalité n’est pas fausse, elle est comptable. Elle ne calcule que ce qui se compte : le chiffre d’affaires, le PIB, la croissance trimestrielle, et non ce qui vit, dont les humains.

Ce rétrécissement de la pensée économique est comparable au mythe de la caverne : nos dirigeants regardent les ombres du rendement sur le mur de la Bourse et prennent ces reflets pour la réalité. Pendant ce temps, la pauvreté s’accroît, les ressources s’épuisent, la planète s’échauffe, et les systèmes politiques se vassalisent.

Jean-Marc Jancovici le rappelle : même l’uranium, que l’on croit quasi illimité, sera épuisé en moins d’un siècle. Qu’est-ce qu’une civilisation capable de construire des bombes mais incapable de penser la durée ? La Rome antique aura vécu mille ans, l’Égypte pharaonique cinq mille. Notre civilisation numérique, en deux siècles, aura brûlé la quasi-totalité de ses réserves vitales.

III. Recherche, savoir et émancipation

Le cœur du problème n’est pas énergétique, mais cognitif. Nous avons détourné l’intelligence vers la rentabilité.
La recherche fondamentale — celle qui explore sans but immédiat — est reléguée derrière la recherche appliquée, soumise aux impératifs du marché. Les découvertes fortuites, celles qui ouvrent de nouveaux mondes, sont éliminées au nom du « retour sur investissement ».

Plutôt que de former des esprits curieux, nous fabriquons des spécialistes comptables de l’innovation. L’école, censée émanciper, devient une fabrique à diplômes calibrés pour le marché du travail. Or l’économie de demain ne manquera pas de bras, elle manquera d’esprits capables de penser hors des cadres.

Anthropologiquement, l’humain s’est toujours défini par sa capacité à apprendre. Les sociétés primitives transmettaient des savoirs, pas des richesses. Les sociétés modernes ont inversé ce rapport : elles transmettent des dettes et des brevets. Si nous voulons survivre à la fin de la croissance, il nous faut redonner au savoir sa valeur première : non celle d’un outil, mais celle d’un horizon.

IV. Une comptabilité de l’esprit

La comptabilité moderne, héritée du monde marchand, réduit l’existence humaine à une valeur mesurable. Ce paradigme rend invisible tout ce qui n’a pas de prix : la connaissance, la santé, la beauté, le lien social. C’est une erreur ontologique : la richesse d’une société ne se mesure pas en flux monétaires, mais en énergie humaine disponible — énergie cognitive, relationnelle, créative.

L’idée de rémunérer les Hommes pour apprendre repose sur cette inversion de la logique comptable : il ne s’agit plus de payer pour produire, mais de rémunérer pour comprendre. Une société qui paierait ses membres à s’instruire, à expérimenter, à débattre, à innover, créerait un cercle vertueux où la connaissance devient capital reproductif.

Le capitalisme a bâti son pouvoir sur l’énergie fossile ; l’humanité du XXIe siècle doit bâtir le sien sur l’énergie de l’esprit. L’éducation permanente deviendrait la nouvelle matrice économique : non plus un coût, mais une source de rendement collectif, éthique et durable.

V. Une morale pour l’après-croissance

Nous entendons déjà les promesses d’un Eldorado spatial : « Nous irons chercher nos matières premières sur d’autres planètes. »
C’est l’ultime fuite en avant d’une espèce qui n’a toujours pas compris que la rareté est un principe éducatif. L’univers ne se conquiert pas par la force, mais par la compréhension.

La pollution révèle la limite du matérialisme : nos sens ne suffisent plus à percevoir les dégâts que nous causons, il faut l’esprit pour les déceler. Et pourtant, l’esprit est relégué au second plan. Nos sociétés marchandisent tout, y compris l’intelligence, et s’étonnent ensuite que la bêtise gagne du terrain.

Le futur ne sera pas une croissance infinie, mais une décroissance éthique, c’est-à-dire une réorientation de la valeur vers ce qui élève plutôt que ce qui accumule. La question n’est pas : « Que produirons-nous demain ? » mais : « Que deviendrons-nous lorsque produire ne sera plus nécessaire ? »

Conclusion

Les civilisations meurent lorsqu’elles confient leur destin aux marchands. La tour de Babel s’est effondrée non faute d’ambition, mais faute d’équilibre entre matière et esprit. Nous commettons la même erreur : nous croyons bâtir une tour de savoirs interconnectés, mais nous laissons les financiers en tenir les plans.

Pourtant, une issue demeure : celle d’un monde où l’apprentissage devient la première des activités humaines, où l’on mesure la richesse à la qualité de la pensée plutôt qu’à la quantité de biens.
Là se joue la survie de notre espèce, mais aussi la possibilité d’une réconciliation entre science et sagesse.

Nous ne sauverons pas le monde qu’avec de nouvelles machines, mais avec de nouveaux esprits.

 

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Rédigé par ddacoudre

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Publié le 6 Octobre 2025

La démission de Sébastien Lecornu : crise politique ou maturité démocratique ?

La démission de Sébastien Lecornu a surpris.
Nous étions plutôt habitués, ces derniers temps, à voir l’Assemblée nationale refuser sa confiance, non à voir un Premier ministre se retirer avant l’épreuve.

Après avoir consulté, formé son gouvernement et mesuré la solidité de sa majorité, Lecornu a sans doute jugé l’échec inévitable.
Il a eu l’intelligence de renoncer à sa charge plutôt que d’aller s’échouer sur les bancs du Parlement.

Les partis, figés sur leurs positions, n’ont offert ni consensus sur la dette, ni compromis sur les retraites.

Une crise ? Non, un jeu démocratique

La presse s’enflamme. On parle de « crise » là où il n’y a qu’un fonctionnement normal de la démocratie.

Le président, lui, persiste à gouverner sans majorité, jugeant la France insoumise et le Rassemblement national incompatibles avec sa ligne :

l’une rompant avec le capitalisme, l’autre flirtant avec l’autoritarisme fascisant.

Dans l’union des gauches, le maillon faible reste le Parti socialiste et ses apparentés.
Mais faute de concessions, Lecornu n’a pu les détacher du Nouveau Front populaire (NFP).
Il aurait fallu les rallier pour atteindre la majorité de 294 sièges. En vain : le NFP est resté soudé.

Composition de l’Assemblée :

  • Gauche (NFP) : 194 sièges (communistes, LFI, PS et apparentés)

  • Rassemblement national : 123 sièges

  • Droite et centre : 226 sièges (Renaissance, Horizons, Modem, Républicains, Union des droites)

Macron conserve donc le plus grand groupe unifié, contrairement au discours répété par les oppositions et repris sans distance par les médias.
Les chiffres démentent leurs slogans, mais la politique, c’est aussi cela : faire croire plutôt que démontrer.

Dissoudre, démissionner… ou laisser respirer la République ?

N’ayant pu fissurer le bloc de gauche, il reste au président deux options :

  1. Dissoudre à nouveau l’Assemblée et gouverner par-dessus les fractures ;

  2. Dissoudre et se retirer, ouvrant une page nouvelle.

Dans tous les cas, inutile d’agiter l’épouvantail de la « crise ».
Les institutions tiennent bon.

La République ne s’effondre pas : seuls les marchés et les commentateurs s’affolent, par réflexe ou intérêt.

La fonction publique gère, les services fonctionnent, les affaires courantes continuent.
Si le budget 2026 n’est pas voté, celui de 2025 sera reconduit.

Le reste n’est qu’un effet de loupe médiatique : la généralisation d’événements isolés pour entretenir l’angoisse.
Une démocratie qui discute, qui hésite, qui bloque parfois, ce n’est pas une faiblesse — c’est sa respiration.

La démocratie n’est pas un consensus

En dénonçant les « intérêts particuliers » des partis, Sébastien Lecornu a commis une erreur d’analyse.
Ces intérêts ne sont pas une dérive : ils sont l’essence même de la démocratie.

Les partis incarnent la diversité des opinions et des choix citoyens.
Ils sont la voix des désaccords légitimes, non celle des égoïsmes.

Mais dans sa logique, l’« intérêt supérieur de la France » se confond avec la continuité des politiques d’austérité issues de Maastricht.
Cette logique réduit la société à une donnée comptable, évaluée selon le prisme du capital des riches.

On nous répète, comme un réflexe pavlovien, que « les riches créent des emplois » et que « l’État doit se gérer comme une entreprise ».
C’est la clochette du néolibéralisme, celle qui sonne à chaque discours pour maintenir l’illusion.

En 2005, les Français ont dit non à cette vision lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen.
Les accords de Lisbonne ont balayé ce refus, imposant l’austérité permanente comme horizon politique.

De l’austérité à la confusion : la gauche désorientée

Depuis, la désinformation médiatique a entretenu la confusion.
On a fait croire que le socialisme se résumait à la politique conduite sous François Hollande — une caricature qui a nourri la désespérance.

L’abstention a suivi, puis les votes blancs, avant que la peur ne fasse le lit du Rassemblement national, qui ne propose pourtant aucune rupture avec le capitalisme.

Les électeurs se trouvent aujourd’hui face aux conséquences de leurs propres choix.
Ce n’est pas aux élus ni au président qu’il faut tout imputer : c’est aussi à chacun d’assumer sa part.

Mais aucun parti ne le dira franchement : tous vivent de l’espérance du vote, et préfèrent flatter que confronter.

Quelques chiffres rappellent l’ampleur du malentendu :

  • Inscrits : 43 328 508

  • Votants : 27 279 713

  • Abstentions, blancs et nuls : 16 048 795

Plus d’un tiers du corps électoral rejette le système.
Non par ignorance, mais par désaffiliation politique : ils ne se sentent plus représentés.
La diversité existe pourtant, mais le cadre électoral en restreint l’expression.

Une épreuve de vérité démocratique

Ce moment politique n’est pas une crise : c’est une épreuve de vérité.
Le Parlement reflète les fractures d’une société épuisée par l’austérité, la peur et la confusion.

Tant que la démocratie sera réduite à la gestion comptable des États et à la sérénité des marchés, elle tournera sur elle-même, vidée de sens.

Le véritable enjeu n’est pas de gouverner sans majorité, mais de redonner au peuple la conscience de ce qu’il est :
le moteur et la mesure de la République.

Résumé analytique et civique

La démocratie ne se défend pas seulement dans les urnes, mais dans la capacité de chacun à comprendre ce qu’il s’y joue.
Tant que le savoir politique restera l’apanage d’une minorité, la majorité sera condamnée à voter sous influence.

La crise n’est pas institutionnelle : elle est cognitive.
Ce n’est pas d’un nouveau Premier ministre dont nous avons besoin, mais d’un peuple qui réapprend à penser par lui-même.

Nous payons aujourd’hui le prix d’une société qui rémunère la productivité plutôt que la compréhension.

Rémunérer les Hommes pour apprendre, ce n’est pas une utopie : c’est la condition de la démocratie à venir.
Car sans la connaissance, il ne reste que la peur — et la peur engendre toujours les pires maîtres.

La République n’est pas malade de ses institutions, même si elles se réforment lorsqu’elles atteignent leurs limites, mais de ses consciences citoyennes, endormies par les euphorisants médiatiques de leurs propriétaires.

L’avenir ne se décidera pas seulement dans un hémicycle, mais dans la clarté retrouvée de chaque esprit.
Le jour où apprendre vaudra mieux que dominer, nous aurons réparé la démocratie, et les débats politiques retrouveront leur sens.

On s’inquiète des dissolutions et des majorités, mais la vraie dissolution est ailleurs :

celle de la raison publique dans le flux des émotions médiatiques.

Tant que l’on ne réhabilitera pas la connaissance comme devoir collectif pour nourrir la démocratie de réflexion,
la République restera gouvernée par les plus habiles, non par les plus éclairés.


 

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Rédigé par ddacoudre

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