Ne votez plus sans un filtre pour sauver la démocratie
Les chiffres, leurs ressentis et la bataille de l'information
Depuis plusieurs décennies, chaque élection semble rejouer la même scène.
Les acteurs changent. Les slogans changent. Les alliances changent. Mais le fond demeure étonnamment stable.
À chaque échéance électorale apparaît la promesse d’un homme providentiel, d’un parti providentiel ou d’une réforme providentielle censée corriger les échecs accumulés par les gouvernements précédents.
Pourtant, lorsque l’on observe les séries longues, les phénomènes apparaissent beaucoup plus complexes que les récits qui les accompagnent.
Les graphiques présentés dans ce dossier ne cherchent pas à défendre un parti contre un autre. Ils cherchent à répondre à une question beaucoup plus simple :
Comment les citoyens construisent-ils leur représentation du monde ?
Et surtout :
Cette représentation correspond-elle réellement à ce qu’ils vivent ?
Note méthodologique
Les graphiques qui suivent sont des graphiques de travail.
Ils ne prétendent pas constituer des mesures statistiques définitives.
Leur fonction est différente.
Ils servent à rendre visibles des mécanismes, des hypothèses et des relations qui apparaissent progressivement au cours de l’analyse.
Certains reposent directement sur des données publiques (Insee, SSMSI, CEVIPOF, ministère de la Culture, Arcom, etc.).
D’autres constituent des représentations interprétatives destinées à visualiser des phénomènes plus difficiles à mesurer directement : exposition informationnelle, risque suggestif, fracture intellectuelle, déplacement du pouvoir d’influence ou écart entre monde vécu et monde transmis.
Ils doivent donc être lus comme des outils de réflexion.
Leur objectif n’est pas de conclure.
Leur objectif est d’aider à poser les bonnes questions avant de conclure.
Autrement dit :
Mesurer avant de juger. Comparer avant d’interpréter. Interpréter avant de conclure.
C’est exactement la méthodologie de travail que j’ai empruntée aux chercheurs lorsqu’ils construisent des indicateurs exploratoires.
Mesurer avant de juger
La première difficulté provient de notre rapport spontané aux événements.
Nous interprétons généralement les phénomènes à travers les récits qui les accompagnent : hausse de l’insécurité, crise économique, immigration, chômage, dette, déclassement, perte d’autorité ou disparition des services publics.
Cette perception se construit au fur et à mesure de la transmission d’événements délibérément sélectionnés dans le flux quotidien de l’information, sans filtre personnel et souvent selon une stratégie éditoriale ou politique.
Pourtant, lorsque nous établissons des séries longues, elles racontent souvent une histoire différente.
La population augmente.
Le crédit progresse.
Les moyens de surveillance augmentent.
Les effectifs de sécurité évoluent.
La consommation se transforme.
Mais la criminalité ne suit pas nécessairement les mêmes trajectoires.
Autrement dit, les phénomènes observés ne correspondent pas toujours aux scénarios simplifiés proposés dans le débat public.
Cette constatation ne signifie pas que les inquiétudes des citoyens sont illégitimes.
Elle signifie simplement que les causes des phénomènes sont souvent plus profondes que les explications proposées.
Elle signifie également que les citoyens qui reçoivent ces informations ne disposent généralement ni des moyens matériels ni du temps nécessaire pour procéder eux-mêmes aux vérifications indispensables. Et lorsqu’ils en auraient la possibilité, la plupart ne s’y consacreraient pas.
L’être humain agit d’abord dans le cadre de son existence quotidienne. Il travaille, élève ses enfants, entretient ses relations sociales et tente d’assurer sa sécurité matérielle.
La compréhension des mécanismes qui organisent la société passe alors au second plan.
C’est précisément pour cette raison qu’il devient nécessaire de mesurer avant de juger.
Le monde vécu et le monde transmis
Les citoyens ne vivent pas directement l’ensemble de la réalité sociale.
Ils vivent leur quartier. Leur famille. Leur travail. Leur environnement immédiat.
Or cette expérience quotidienne est désormais accompagnée d’une exposition permanente à l’information. Télévision. Radio. Presse. Internet. Réseaux sociaux. Applications. Notifications.
Pourtant, pour la majorité des citoyens, le risque réel d’être victime d’un homicide, d’un attentat ou d’un crime particulièrement violent demeure extrêmement faible.
Mais ces mêmes citoyens peuvent être exposés chaque jour à des dizaines d’informations concernant précisément ces événements.
Ils peuvent recevoir davantage d’informations sur la criminalité qu’ils n’en rencontreront jamais directement au cours de leur existence. depuis 1995 il y a en moyenne 3 700 000 crimes et délits par ans, ils ne sont exposés médiatiquement, à raison de 1 par jour, qu'à 365, soit 0,0098% de la réalité et ils se sentent en insécurité.
C’est ici qu’apparaît ce que nous avons appelé l’Indice de Risque Suggestif (IRS).
C'est bien là une des difficultés, ils souhaitent apporter une réponse à un phénomène d'insécurité imaginaire qu'ils vivent réellement. Nous serions face à un cas individuel nous lui recommandations la consultation d'un psychiatre ou d'un psychologue pour phobie sécuritaire. Dans le cas d'une société, il ne s'agit plus d'une phobie mais du résultat d'une stratégie d'acteurs de l'information. Il n'y en cela aucune maladie des citoyens, si ce n'est le choix de la réponse politique fascisante de certains partis, car forcément la réponse est inapproprié à une insécurité inexistante qui s'entretient par le monde transmis médiatiquement.
L’IRS mesure l’écart entre le monde vécu et le monde transmis.
Le monde vécu est celui de l’expérience directe.
Le monde transmis est celui de l’information reçue.
Le premier demeure relativement stable.
Le second devient progressivement plus dense, plus rapide, plus émotionnel et plus anxiogène.
La représentation émotionnelle construite à partir du monde transmis finit alors par devenir, pour chacun, une partie importante de son monde réel.
La distance entre ces deux univers peut produire un sentiment d’insécurité croissant, même lorsque les indicateurs observés n’évoluent pas dans le même sens.
C’est notamment ce que l’on observe lorsque l’on compare l’évolution de la criminalité rapportée à la population avec l’évolution de l’exposition médiatique à la criminalité.
L’une peut rester stable ou diminuer relativement.
L’autre peut progresser continuellement.
La perception finit alors par prendre le pas sur la mesure.
Plusieurs facteurs contribuent à ce phénomène.
Une partie de la population ne recherche pas spontanément les informations permettant de vérifier les représentations qu’elle reçoit.
Les médias disposent d’un intérêt économique à privilégier les événements susceptibles de capter l’attention.
Certains acteurs politiques puisent dans cette anxiété une partie de leur électorat.
D’autres utilisent ces mêmes représentations pour discréditer leurs oppositions.
Le résultat est un mécanisme d’amplification collective.
Le graphique consacré au risque vécu et à l’exposition criminelle montre cette complémentarité entre l’information sécuritaire transmise et la suggestivité de la population.
Plus l’exposition augmente, plus la perception du risque tend à s’éloigner de la mesure du risque réel.
C’est à partir de cette observation que commence notre réflexion sur la démocratie contemporaine.
La fracture intellectuelle
À la fracture sociale décrite dans les années 1990 s’ajoute progressivement une autre fracture.
Une fracture intellectuelle.
Cette expression ne signifie pas que les citoyens seraient moins intelligents qu’autrefois.
Elle signifie que les outils permettant d’interpréter la complexité du monde reculent relativement face aux outils produisant de l’émotion.
Cette évolution se produit paradoxalement dans une période où le niveau de diplôme augmente et où l’accès à l’enseignement supérieur n’a jamais été aussi important.
Le phénomène n’est donc pas celui d’une diminution des capacités intellectuelles.
Il est celui d’un déplacement des savoirs mobilisés.
La technologie progresse.
La spécialisation progresse.
Les compétences professionnelles progressent.
Mais les connaissances permettant de comprendre les mécanismes économiques, politiques, historiques ou anthropologiques reculent relativement dans l’espace public.
Les émissions culturelles diminuent.
Les espaces consacrés à la réflexion longue reculent.
Les débats de fond deviennent plus rares.
Dans le même temps, les faits divers, les polémiques, les affrontements verbaux et les récits anxiogènes occupent une place croissante.
Le débat public se déplace progressivement des mécanismes vers les personnes.
Des programmes vers les personnalités.
Des causes longues vers les responsables immédiats.
L’émotion devient alors un raccourci de compréhension.
Les phénomènes complexes sont réduits à des explications simples.
Les responsabilités systémiques sont remplacées par des responsabilités individuelles.
La recherche des causes est remplacée par la recherche des coupables.
Cette évolution est visible dans les graphiques consacrés à l’information criminogène, à la culture critique et à l’Indice de Risque Suggestif.
Elle constitue l’un des éléments centraux de ce que nous appelons la fracture intellectuelle.
Le paradoxe démocratique
Nous vivons dans une époque paradoxale.
Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de connaissances.
Jamais autant de livres, de publications scientifiques, de recherches historiques, économiques, sociologiques, philosophiques ou anthropologiques n’ont été accessibles à autant d’individus.
Les bibliothèques n’ont jamais été aussi riches.
Les universités n’ont jamais produit autant de connaissances.
Internet permet d’accéder en quelques secondes à des savoirs qui étaient autrefois réservés à une minorité.
L’intelligence artificielle elle-même donne désormais accès à une quantité considérable d’informations.
Pourtant, cette abondance ne signifie pas que ces connaissances soient effectivement apprises.
Disposer d’une bibliothèque ne signifie pas avoir lu les livres.
Disposer d’Internet ne signifie pas comprendre le monde.
Disposer d’informations ne signifie pas savoir les relier entre elles.
La majorité des citoyens sont formés pour exercer une activité professionnelle.
Ils deviennent techniciens, ouvriers qualifiés, ingénieurs, infirmiers, artisans, gestionnaires, chercheurs ou cadres.
Cette spécialisation est indispensable.
Aucune société complexe ne pourrait fonctionner sans elle.
Mais elle possède une conséquence rarement discutée.
Les savoirs permettant de comprendre les mécanismes économiques, politiques, institutionnels, historiques ou anthropologiques restent largement laissés à l’initiative individuelle.
Or ce sont précisément ces savoirs qui permettent d’interpréter les phénomènes collectifs.
L’ignorance n’est donc pas ici une insulte.
Elle désigne simplement ce que nous ne pouvons pas mobiliser parce que nous ne l’avons jamais appris.
Nous ne pouvons pas raisonner avec des connaissances que nous ne possédons pas.
Nous ne pouvons pas utiliser des outils intellectuels qui ne nous ont jamais été transmis.
C’est ce que rappelait Edgar Morin lorsqu’il expliquait que le savoir progresse en même temps que progresse le continent de l’ignorance.
Plus les connaissances augmentent, plus augmente également ce que nous ignorons.
Le véritable problème démocratique n’est donc pas l’absence d’information.
C’est l’absence d’apprentissage des connaissances permettant de donner du sens à cette information.
La bataille de l’information
C’est probablement ici que se situe la transformation la plus importante des trente dernières années.
Après l’effondrement de l’Union soviétique, le conflit idéologique qui structurait une grande partie du XXe siècle s’affaiblit progressivement.
Les rapports de force ne disparaissent pas.
Ils se déplacent.
La bataille ne porte plus uniquement sur la production des richesses.
Elle porte également sur la production des représentations.
Qui raconte le monde ?
Qui interprète les événements ?
Qui décide de ce qui mérite d’être montré ?
Qui sélectionne les informations qui seront diffusées et celles qui resteront invisibles ?
Pendant longtemps, les syndicats, les partis politiques, les associations et les mouvements d’éducation populaire participaient directement à cette production de sens.
Ils ne détenaient pas le monopole de l’information, mais ils constituaient des espaces de médiation entre les citoyens et les grands mécanismes économiques ou politiques.
Leur influence recule progressivement.
La télévision prend une place centrale.
Puis viennent les chaînes d’information continue.
Puis Internet.
Puis les plateformes numériques.
Puis les réseaux sociaux.
Les citoyens continuent de faire l’histoire.
Mais ils en reçoivent de plus en plus l’interprétation par des intermédiaires.
L’histoire est moins racontée par ceux qui la vivent que par ceux qui organisent sa circulation.
Cette évolution modifie profondément le débat démocratique.
Les événements sont de plus en plus sélectionnés selon leur capacité à susciter l’attention.
L’émotion devient une ressource économique.
L’indignation devient un produit médiatique.
La peur devient une audience.
L’information n’est plus seulement un moyen de comprendre le monde.
Elle devient également un marché.
À partir des années 1990 puis surtout des années 2000, un autre phénomène apparaît : la peopolisation de la vie politique.
Les responsables politiques deviennent progressivement des personnages médiatiques.
Le débat sur les systèmes cède la place au débat sur les individus.
On ne discute plus seulement des programmes.
On discute des caractères.
On ne discute plus seulement des institutions.
On discute des personnalités.
On ne discute plus seulement des mécanismes économiques.
On discute des petites phrases.
Cette évolution ne résout aucun des problèmes de fond.
Mais elle modifie profondément la manière dont les citoyens les perçoivent.
Lorsque les mécanismes deviennent invisibles, les individus deviennent les principaux supports d’explication.
La politique se transforme alors progressivement en confrontation de personnages.
Et plus cette évolution progresse, plus il devient difficile de distinguer ce qui relève des structures de long terme de ce qui relève des acteurs momentanés chargés de les administrer.
C’est précisément dans cet espace que se développe la recherche permanente du responsable unique, du coupable idéal ou de l’homme providentiel.
Et c’est également dans cet espace que se joue aujourd’hui une grande partie de la bataille de l’information.
Le grand remplacement cognitif
Le terme de « grand remplacement » est généralement utilisé pour désigner une transformation démographique supposée des populations.
Les graphiques présentés ici suggèrent une autre lecture.
Le véritable bouleversement observable depuis plusieurs décennies n’est peut-être pas celui des populations.
Il est celui des connaissances mobilisées pour comprendre le monde.
Jamais les savoirs disponibles n’ont été aussi nombreux.
Jamais les moyens d’y accéder n’ont été aussi puissants.
Jamais l’humanité n’a produit autant de connaissances scientifiques, historiques, techniques, économiques ou anthropologiques.
Pourtant, dans le même temps, les savoirs permettant d’interpréter les mécanismes qui organisent la société semblent reculer relativement dans la culture commune.
Les connaissances progressent.
Les moyens d’accès progressent.
L’information progresse.
Mais l’appropriation des savoirs réflexifs ne progresse pas au même rythme.
Le graphique du « Grand Remplacement Cognitif » montre précisément ce phénomène.
La courbe des connaissances disponibles s’élève continuellement.
La courbe de l’information médiatique progresse également.
Mais la courbe représentant l’appropriation des sciences humaines recule relativement.
L’hypothèse n’est pas que les citoyens deviennent moins intelligents.
Elle est plus inquiétante.
Le monde devient plus complexe plus vite que nous n’apprenons à le comprendre.
Nous produisons davantage de connaissances que nous ne produisons de compréhension collective.
Le résultat est paradoxal.
Les citoyens savent de plus en plus de choses.
Mais ils disposent de moins en moins des outils nécessaires pour relier ces choses entre elles.
Ils connaissent davantage de faits.
Ils comprennent plus difficilement les mécanismes.
Ils reçoivent davantage d’informations.
Ils disposent de moins de temps pour les interpréter.
L’opinion prend alors progressivement la place de l’analyse.
Le commentaire remplace l’explication.
L’émotion remplace la compréhension.
Le ressenti remplace la mesure.
Ce déplacement constitue probablement l’un des phénomènes les plus importants de notre époque.
La concentration du pouvoir d’influence
L’un des enseignements les plus frappants des graphiques précédents concerne la convergence progressive de plusieurs courbes.
La courbe des milliardaires.
La courbe des faiseurs d’opinion.
La courbe de la concentration médiatique.
La courbe des sondages.
La courbe de l’information émotionnelle.
Ces évolutions ne démontrent aucun complot.
Elles révèlent un phénomène structurel.
La concentration du capital tend à rejoindre la concentration des moyens de produire les récits collectifs.
Autrement dit, ceux qui disposent des ressources économiques les plus importantes disposent progressivement des moyens de raconter le monde, de sélectionner les sujets qui feront débat, d’influencer les représentations collectives et de mesurer les opinions qui en résultent.
Le phénomène n’a rien de mystérieux.
Les médias coûtent cher.
Les instituts de sondage coûtent cher.
Les plateformes numériques coûtent cher.
Les réseaux de communication coûtent cher.
La concentration économique conduit naturellement à une concentration croissante des capacités d’influence.
Le circuit devient alors circulaire.
Production de richesse.
Concentration du capital.
Contrôle accru des moyens de diffusion.
Influence sur les représentations collectives.
Reproduction du système économique.
Nouvelle concentration du capital.
Plus ce mécanisme devient invisible, plus il devient efficace.
Non parce qu’il serait secret.
Mais parce qu’il apparaît progressivement comme normal.
Il devient l’environnement ordinaire dans lequel les citoyens construisent leurs représentations.
Les citoyens face aux récits
Lorsqu’un individu ne dispose pas des connaissances lui permettant de comprendre les mécanismes économiques, institutionnels ou médiatiques qui organisent son existence, il se tourne naturellement vers les récits qui lui sont proposés.
Ces récits lui permettent de donner du sens aux événements.
Ils simplifient la réalité. Ils désignent des responsables. Ils identifient des coupables. Ils proposent des solutions.
Le problème n’est pas que ces récits existent. Toute société produit des récits.
Le problème apparaît lorsque ces récits remplacent progressivement la compréhension des mécanismes qu’ils prétendent expliquer.
Le citoyen ne juge alors plus une organisation économique.
Il juge les personnages qui lui sont présentés.
Il ne juge plus des institutions. Il juge des individus.
Il ne juge plus des structures. Il juge des comportements.
La politique se personnalise. Les mécanismes disparaissent derrière leurs représentants.
Les débats deviennent émotionnels. Les analyses deviennent secondaires.
Le spectacle prend progressivement le pas sur l’explication.
Pourquoi continuons-nous à chercher un sauveur ?
Lorsque les mécanismes deviennent invisibles, les solutions simples deviennent séduisantes.
Si les citoyens ne disposent plus des outils permettant de comprendre les phénomènes de long terme, il devient naturel de croire qu’un individu pourrait, à lui seul, inverser le cours des événements.
C’est ainsi que réapparaît périodiquement la figure du sauveur.
L’homme providentiel.
Le dirigeant exceptionnel.
Le chef capable de résoudre ce que plusieurs décennies n’ont pas permis de résoudre.
Pourtant, les graphiques racontent une autre histoire.
Ils montrent des phénomènes démographiques, économiques, culturels, médiatiques et informationnels qui se construisent sur plusieurs décennies.
Ils dépassent largement la durée d’un mandat électoral.
Ils dépassent parfois plusieurs générations.
Aucun président ne crée seul ces phénomènes.
Aucun gouvernement ne les inverse seul.
Aucun parti ne les produit isolément.
Ils sont le résultat de millions de comportements individuels et collectifs qui s’accumulent dans le temps.
Les citoyens cherchent alors des solutions à des problèmes dont ils ne perçoivent plus les causes réelles.
Ils cherchent un responsable à des phénomènes qu’ils ne peuvent plus relier à leur propre participation.
Ils attendent des dirigeants qu’ils modifient des comportements collectifs qu’eux-mêmes continuent quotidiennement à reproduire.
C’est pourquoi la question centrale n’est peut-être plus :
« Qui devons-nous élire ? »
Mais :
« Comprenons-nous réellement les mécanismes qui produisent les problèmes dont nous nous plaignons ? »
Sans cette compréhension, les élections risquent de rejouer indéfiniment la même scène.
Les acteurs changent.
Les visages changent.
Les discours changent.
Mais les mécanismes demeurent.
Et les déceptions se répètent.
C’est précisément ce que les graphiques de ce dossier tentent de rendre visible.
La responsabilité citoyenne
Depuis plusieurs décennies, les citoyens accusent régulièrement les responsables politiques de ne pas les écouter.
Pourtant, dans le même temps, ils désertent progressivement les lieux où ils pourraient précisément s’exprimer, s’organiser et peser sur les décisions collectives.
Les syndicats perdent des adhérents.
Les partis politiques se vident.
Les associations peinent à renouveler leurs militants.
Les mouvements d’éducation populaire reculent.
Les conseils municipaux attirent peu de participants.
Les débats publics mobilisent rarement au-delà d’un cercle restreint de citoyens déjà engagés.
Or ces institutions ne sont pas apparues par hasard.
Elles constituaient précisément les espaces par lesquels les citoyens pouvaient transformer leurs préoccupations individuelles en actions collectives.
Elles permettaient de débattre.
De contester.
D’apprendre.
D’élaborer des propositions.
De construire des contre-pouvoirs.
Le paradoxe est donc saisissant.
Les citoyens réclament davantage de démocratie tout en abandonnant progressivement les instruments démocratiques qui leur permettraient de l’exercer.
Ils transfèrent alors leur pouvoir à des représentants.
Puis reprochent à ces représentants d’exercer le pouvoir qu’ils leur ont eux-mêmes confié.
Cette situation ne résulte pas d’un complot.
Elle résulte d’un comportement collectif observable.
Plus la compréhension des mécanismes politiques recule, plus grandit l’attente d’un homme providentiel censé résoudre des problèmes dont les causes demeurent incomprises.
Plus les médiations collectives disparaissent, plus la relation politique devient directe, émotionnelle et personnalisée.
Plus les citoyens s’éloignent des lieux de construction du débat, plus ils deviennent dépendants des récits qui leur sont transmis.
Les graphiques présentés dans ce dossier suggèrent que la crise actuelle ne concerne pas seulement les gouvernants.
Elle concerne également la citoyenneté elle-même.
Une démocratie adulte
Les gouvernements suivent généralement les populations davantage qu’ils ne les dirigent.
Cette affirmation peut sembler choquante.
Pourtant, elle apparaît clairement lorsque l’on observe le fonctionnement concret des sociétés.
Les consommateurs construisent les marchés.
Les électeurs construisent les majorités.
Les téléspectateurs construisent les audiences.
Les lecteurs construisent les médias.
Les citoyens construisent les institutions.
Si personne ne regarde certaines émissions, elles disparaissent.
Si personne n’achète certains journaux, ils ferment.
Si personne n’adhère aux organisations collectives, elles s’affaiblissent.
Si personne ne participe aux lieux démocratiques, ils deviennent vides.
Les comportements individuels s’additionnent.
Ils produisent alors des phénomènes collectifs qui finissent par apparaître comme des forces extérieures alors qu’ils résultent de millions de décisions quotidiennes.
C’est précisément ce que révèlent les graphiques.
Ils montrent que les citoyens ne sont pas uniquement les victimes passives d’un système qui leur serait imposé. Ils en sont également les acteurs permanents qui ne se reconnaissent pas comme tels.
Le problème n’est donc pas seulement de savoir qui gouverne.
Le problème est de comprendre comment nous participons nous-mêmes à la construction du monde dans lequel nous vivons. Là il nous faut sortir du débat suggestif émotionnel que nous auto entretenons ;
pour entrer dans celui concret de notre fonctionnement cognitif.
Cette réflexion conduit à une question plus dérangeante.
Pourquoi les citoyens acceptent-ils si facilement de déléguer leur compréhension du monde à d’autres ?
Pourquoi abandonnent-ils les lieux où ils pourraient apprendre, comprendre, débattre, contester et agir collectivement ?
Pourquoi préfèrent-ils si souvent recevoir des explications toutes faites plutôt que participer à leur élaboration ?
La réponse est peut-être plus simple qu’il n’y paraît. Apprendre demande un effort. Comprendre demande un effort. Participer demande un effort. S’organiser demande un effort.
L’analyse exige du temps. La réflexion exige de la discipline.
À l’inverse, consommer un récit prêt à l’emploi ne demande presque rien.
L’être humain est naturellement porté à économiser son énergie.
Cette tendance a constitué un avantage évolutif pendant des millénaires.
Mais dans une société complexe, elle peut devenir un obstacle majeur à la compréhension des mécanismes qui nous gouvernent, et nous laisser dans des espaces que seule une implosion réorganise.
Pourquoi rémunérer les hommes pour apprendre ?
C’est précisément ici que la réflexion rejoint le projet développé dans « La République de l’énergie humaine ».
Depuis plusieurs siècles, les sociétés rémunèrent principalement la production.
Nous valorisons ceux qui fabriquent.
Ceux qui vendent.
Ceux qui transportent.
Ceux qui administrent.
Ceux qui organisent.
Ceux qui produisent des biens ou des services.
Cette logique a accompagné le développement industriel et l’amélioration des conditions matérielles d’existence.
Mais elle révèle aujourd’hui une limite fondamentale.
Nous rémunérons massivement la production des richesses.
Nous rémunérons beaucoup plus difficilement l’apprentissage des connaissances nécessaires à leur compréhension. Or le temps nécessaire à l’acquisition des savoirs pour comprendre notre existence n'est plus adapté aux connaissances disponibles, et c'est ceux qui en disposent qui disent aux autres quoi penser.
Il faut donc changer la donne et permettre aux citoyens de produire leur nécessaire et simultanément apprendre tout au long de l'existence contre une rénumération au même titre que le travail, l'avenir est à ce prix. Nos graphiques démontrent les conséquences des citoyens laissés à l'auto éducation, ils répètent le monde transmis et se croient dépositaires de leurs opinions
Nous avons construit une civilisation extraordinairement performante dans la production des biens.
Nous avons beaucoup moins investi dans la production de citoyens capables d’en comprendre les mécanismes.
Or le futur est une économie de la connaissances certes pour produire, mais beaucoup plus pour évité le désastre d'une auto destruction, en n'étant plus au fait de la réalité mais d'une estimation émotionnelle d'un monde qui ne peut pas trouver de solution ou trouver des solutions disproportionnées aux mesures de la réalité.
L’apprentissage devient alors une activité secondaire. Une activité privée. Une activité laissée à la motivation individuelle. Une activité qui dépend du temps libre disponible.
Pourtant, les graphiques précédents montrent que l’avenir de la démocratie dépend peut-être davantage de cette activité que de nombreuses réformes institutionnelles.
Une démocratie adulte suppose des citoyens capables de comprendre les mécanismes économiques, politiques, sociaux et anthropologiques qui organisent leur existence.
Elle suppose des citoyens capables de distinguer le monde vécu du monde transmis.
De distinguer l’information de la connaissance.
De distinguer l’émotion de l’analyse.
De distinguer le symptôme de la cause.
C’est précisément pour cette raison que l’idée de rémunérer les hommes pour apprendre mérite aujourd’hui d’être réexaminée.
Non comme une utopie.
Mais comme une nécessité démocratique.
Conclusion générale
Les graphiques de ce dossier ont rempli leur fonction.
Ils ont rendu visibles des phénomènes que le texte seul ne permettait pas d’observer immédiatement.
Ils ont permis de mettre en évidence :
-
l’écart entre la criminalité vécue et la criminalité transmise ;
-
la montée de l’Indice de Risque Suggestif ;
-
la fracture intellectuelle ;
-
l’écart entre savoir disponible et savoir mobilisé ;
-
le déplacement du pouvoir d’influence ;
-
le recul des médiations collectives ;
-
la centralité croissante de la bataille de l’information ;
-
la concentration progressive des moyens de produire les récits collectifs.
Ces phénomènes ne démontrent pas que les citoyens deviennent moins intelligents.
Ils montrent que la compréhension du monde devient plus difficile à mesure que celui-ci devient plus complexe.
Ils montrent que les connaissances progressent plus vite que leur appropriation.
Ils montrent que l’information progresse plus vite que la compréhension.
Ils montrent que l’émotion progresse plus vite que l’analyse.
Ils montrent que les citoyens sont de plus en plus exposés à des récits qui expliquent le monde à leur place.
Le problème n’est donc pas seulement d’avoir une opinion.
Le problème est de disposer des connaissances nécessaires pour comprendre pourquoi nous avons cette opinion.
Le véritable grand remplacement n’est peut-être pas celui dont parlent les identitaires.
Il est celui du remplacement progressif du citoyen actif par le spectateur passif.
Du débat par le commentaire.
De l’analyse par la réaction.
De la compréhension par le ressenti.
Une démocratie ne disparaît pas lorsque les citoyens n’ont plus le droit de parler.
Elle disparaît lorsqu’ils cessent d’apprendre, de comprendre et d’agir par eux-mêmes.
« Ne votez plus sans un filtre pour sauver la démocratie » montre le problème.
« La République de l’énergie humaine — Rémunérer les hommes pour apprendre » tente d’apporter une solution.
L’articulation entre ces deux propositions constitue probablement l’un des enjeux majeurs du XXIe siècle.
Nous ne pouvons plus rester ignorants de ce qui nous permet de comprendre le monde.
Car la démocratie ne repose pas seulement sur le droit de choisir.
Elle repose d’abord sur la capacité de comprendre ce que nous choisissons.
Ce serait un grand pas en avant si les citoyens demandaient la traçabilité des prix, la part de la production , celle de la marge et celle de leur existence. Soit fabrication, marge, prélèvement, pour comprendre que le produit qu'ils achètent représente moins de 14% du prix de vente.
Le débat politique en deviendrait peut-être plus clair.
Apparaîtrait alors le prix de l’existence salariale, celui de l'entrepreneur et celui du capital. L'IA aujourd'hui permet de réaliser un tel éclaircissement. Cela vaudrait pour les productions Françaises, mais également Européennes et du monde. Il deviendrait plus clair qu'acheter sa vie n'est pas acheter un produit.
Les Graphiques de la criminalité par rapport à l'évolution de la population, font apparaître nettement la similitude d'évolution qui démontre l'interdépendance mondiale qui discrédite toutes les propositions de recentrage sur soi des nations. Ils démontrent les interprétations démagogiques de partis qui lient identité et criminalité, pouvant sans mesures comparatives tromper la population.
Dans le monde la criminalité à suivit la même progression indépendamment des cultures, car l'économie est mondialisé et le cerveau humain est le même pour tous. où qu'un humain soit
Dans ce graphique de l'évolution des riches est sans précédent, alors que le crédit nécessaire au salaria est quasiment stable. Si l'organisation économique ne conduisait pas au travers du néolibéralisme, plus communément appelè capitalisme, à ce que les salaires soient rendus au capital majoré d'une marge l'enrichissement n'atteindraient pas ces sommets. En conséquence de quoi toutes réclamations d'augmentations de salaires conduisent à accroître le capital. Quand dans la campagne électorale nous entendrons des partis réclamer cela, ayons la certitude que nos situations ne changeront pas. mais au moins nous le savons maintenant.