Qui paie vraiment la France ?
De la Sécurité sociale au populisme : le circuit invisible par lequel les salariés financent la société.
Chapitre I.
1. Deux milliards d’économies sur la santé : le gouvernement réduit-il le déficit ou déplace-t-il la facture ?
Le gouvernement vient d’annoncer une nouvelle réduction de la prise en charge des dépenses de santé. Un décret est en préparation pour doubler le plafond annuel cumulé des franchises médicales et des participations forfaitaires, qui passerait de 100 à 200 euros par assuré. D’autres transferts de remboursements de l’Assurance maladie vers les organismes complémentaires sont également envisagés. L’ensemble doit permettre de dégager environ 2 milliards d’euros d’économies.
La décision est présentée comme une nécessité comptable. Le déficit de l’Assurance maladie est projeté à 13,8 milliards d’euros en 2026. Le vieillissement de la population, la progression des maladies chroniques, l’amélioration des traitements et la prise en charge plus longue des patients exercent une pression continue sur les dépenses. Au 1er janvier 2026, 22 % de la population française a déjà au moins 65 ans.
Mais cette nouvelle économie ne résout pas le problème qu’elle prétend traiter. Elle reproduit l’éternelle boucle de notre système économique.
2. Une économie pour la Sécurité sociale n’est pas une économie pour la société
Le gouvernement parle de 2 milliards d’euros d’économies. Pourtant, les médicaments continueront d’être produits, les consultations continueront d’avoir lieu, les analyses seront réalisées et les professionnels devront être rémunérés.
La dépense de santé ne disparaît donc pas. Seul le payeur change.
Ce que l’Assurance maladie ne rembourse plus sera payé directement par le malade, supporté par sa complémentaire, répercuté dans les cotisations des mutuelles ou finalement intégré au coût du travail lorsque la complémentaire est financée en partie par l’employeur.
Nous devrions donc distinguer deux expressions :
Une économie réelle résulte d’une diminution du coût de production d’un médicament, d’une meilleure organisation des soins, d’un acte devenu inutile, d’une prévention efficace ou d’une réduction des frais administratifs.
Une économie comptable consiste à retirer une dépense du compte de la Sécurité sociale pour la faire apparaître dans celui des ménages, des mutuelles ou des entreprises.
Le plan gouvernemental relève principalement de la seconde catégorie.
La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques confirme que les déremboursements pèsent davantage sur les personnes âgées, les personnes malades et les ménages modestes. Elle estime même qu’une hausse générale des prélèvements finançant l’Assurance maladie serait moins défavorable à ces catégories qu’une augmentation des franchises ou du reste à charge.
3. Deux milliards face à une dépense de 250 milliards
L’Assurance maladie dépense approximativement 250 milliards d’euros par an. Une économie de 2 milliards représente environ 0,8 % de cette dépense et 14,5 % du déficit projeté de 13,8 milliards.
Même si le rendement annoncé était intégralement obtenu, le déficit resterait donc proche de 12 milliards d’euros.
La décision ne peut pas être présentée comme une réforme structurelle. Elle est une mesure de trésorerie destinée à ralentir momentanément la progression du déficit.
Or le problème est structurel.
Les besoins de santé augmentent indépendamment du nombre de personnes qui travaillent. Une population vieillissante consomme davantage de soins au moment même où la part relative des actifs susceptibles de financer collectivement ces soins progresse moins rapidement. Les progrès médicaux permettent de vivre plus longtemps avec des maladies qui auraient autrefois entraîné un décès rapide, mais ils prolongent également les périodes de traitement.
Nous ne sommes pas devant un dysfonctionnement accidentel. Nous sommes devant le résultat prévisible de notre réussite sanitaire.
4. La transformation du financement n’a pas supprimé la boucle
À l’origine, la Sécurité sociale reposait principalement sur les cotisations associées au travail. Le système a progressivement élargi ses recettes à la contribution sociale généralisée, à la TVA et à différentes taxes.
En 2018, la cotisation salariale d’assurance maladie a été supprimée et remplacée en partie par une augmentation de la CSG. La branche maladie reçoit également une fraction importante de la TVA. En 2024, son financement provenait notamment des cotisations, de la CSG et des impôts et taxes affectés.
Cela pourrait donner l’impression que la santé n’est plus essentiellement financée par le travail. Mais la CSG est en grande partie prélevée sur les revenus d’activité, tandis que la TVA est acquittée lors de la consommation des revenus distribués.
La source économique reste donc la même :
activité humaine → revenus → cotisations et CSG → consommation et TVA → financement de la santé.
Lorsque le gouvernement augmente les franchises, une nouvelle étape s’ajoute :
activité → salaire → prélèvements sociaux → TVA → complémentaire santé → franchises → reste à charge.
Le salarié finance ainsi le système à plusieurs endroits sans toujours percevoir qu’il s’agit de la même dépense qui circule d’un compte à l’autre.
5. Le salarié ne paie pas seulement sur sa fiche de paie
La DREES estime que les cotisations maladie, la CSG et les taxes sur la consommation affectées à l’Assurance maladie représentent ensemble environ 11 % du revenu des ménages. Les salariés et les travailleurs indépendants contribuent davantage que les autres catégories, notamment en raison des prélèvements reposant sur les revenus d’activité.
Notre estimation selon laquelle un salarié peut consacrer indirectement jusqu’à 51 % de la valeur de son salaire au circuit complet de la santé doit cependant être expliquée avec précaution.
Ce chiffre ne représente pas le taux officiel de la cotisation maladie figurant sur une fiche de paie. Il correspond à notre reconstitution économique élargie, qui additionne ou réaffecte notamment :
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la part du coût patronal considérée comme produite par le travail du salarié ;
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les cotisations et contributions sociales ;
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la CSG ;
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la part de TVA finançant la branche maladie ;
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la complémentaire santé ;
-
les franchises et les restes à charge ;
-
ainsi que certains prélèvements inclus dans les prix payés par le consommateur.
Cette méthode cherche à identifier le payeur économique final, et non seulement celui qui effectue administrativement le versement.
La décision gouvernementale confirme notre raisonnement : lorsqu’un financement ne peut plus être prélevé ouvertement sur le salaire, il réapparaît sous la forme d’une taxe, d’une cotisation complémentaire ou d’un reste à charge.
6. La responsabilisation du malade
La justification politique des franchises repose généralement sur l’idée de « responsabiliser » les patients. Le malade devrait comprendre que les soins ont un coût et éviter les consommations inutiles.
Mais cette représentation soulève une difficulté : le patient ne décide ni de vieillir, ni de développer une affection chronique, ni du prix des médicaments prescrits, ni de l’organisation hospitalière, ni du tarif des actes.
La consommation de santé n’est pas une consommation ordinaire. La personne ne consulte généralement pas un médecin pour accroître son confort de consommation, mais parce qu’elle estime que son état le nécessite.
Augmenter son reste à charge ne distingue pas le soin inutile du soin indispensable. Cela distingue seulement celui qui peut encore payer de celui qui hésitera à consulter, à renouveler un traitement ou à effectuer un examen.
Les franchises sont en outre concentrées sur les personnes qui consomment le plus de soins. Relever leur plafond affecte donc particulièrement les malades chroniques et les personnes âgées, puisque ce sont eux qui atteignent le plus fréquemment les plafonds annuels.
La responsabilisation devient ainsi une manière de faire porter sur le malade la responsabilité d’un déficit produit par l’organisation générale du financement.
7. Le choix politique réel
Le gouvernement disposait théoriquement de plusieurs possibilités :
augmenter les recettes collectives ;
élargir davantage l’assiette du financement aux revenus du capital et aux productions automatisées ;
réorganiser les parcours de soins ;
négocier les prix des médicaments et des équipements ;
réduire les frais de gestion et les superpositions entre l’Assurance maladie et les complémentaires ;
développer une politique de prévention de long terme ;
ou augmenter directement le reste à charge des patients.
Il a choisi cette dernière possibilité parce qu’elle permet d’améliorer immédiatement le compte de l’Assurance maladie sans afficher une hausse générale des cotisations ou des impôts.
Il s’agit donc d’un choix politique avant d’être une nécessité technique.
Ce choix affirme implicitement que la progression des besoins de santé doit être supportée davantage par ceux qui tombent malades que par l’ensemble de la collectivité.
8. La boucle continue
Le salarié finance la santé par son travail. Son employeur intègre les prélèvements sociaux dans le coût de production. Ce coût est incorporé dans les prix. Le salarié paie ensuite ces prix en tant que consommateur, avec la TVA qu’ils contiennent. Il finance sa complémentaire santé, puis paie encore les franchises et les soins insuffisamment remboursés.
Lorsque ces dépenses réduisent son pouvoir d’achat, il consomme moins. Les entreprises vendent moins, l’emploi et les recettes sociales progressent moins rapidement, tandis que le déficit réapparaît.
La boucle devient alors :
salaire → cotisations → prix → TVA → dépenses de santé → déficit → déremboursement → hausse des mutuelles et du reste à charge → réduction du pouvoir d’achat → ralentissement de l’activité → insuffisance des recettes.
Le gouvernement intervient à l’intérieur de la boucle sans en modifier la structure.
9. Le problème n’est pas que nous nous soignons trop
Nous vivons plus longtemps, nous dépistons davantage de maladies et nous savons traiter des pathologies autrefois incurables. Le besoin de santé augmente parce que les connaissances médicales progressent.
La réponse ne peut donc pas consister indéfiniment à demander aux salariés de cotiser davantage, aux patients de payer davantage et aux professionnels de réduire leurs moyens.
Notre organisation économique continue de faire dépendre l’accès à la santé d’une richesse principalement mesurée et distribuée par l’emploi humain, au moment même où les machines, les logiciels, l’intelligence artificielle et les organisations automatisées prennent une part croissante dans la production.
Tant que cette production technologique ne participera pas directement au financement de la vie et de la santé, le nombre des cotisants humains et leurs revenus resteront continuellement confrontés à l’augmentation des besoins.
Le Modèle Joule propose précisément de sortir de cette contradiction. Il ne financerait plus la santé à partir du seul salaire, mais à partir de l’ensemble de l’énergie productive mobilisée par la société, qu’elle soit humaine, mécanique ou numérique.
10. Conclusion
Le gouvernement annonce 2 milliards d’euros d’économies. En réalité, il ne supprime pas 2 milliards de dépenses de santé : il change leur adresse comptable.
La Sécurité sociale remboursera moins. Les malades, les complémentaires et les entreprises paieront davantage. Puis les cotisations des mutuelles, les coûts de production et les prix augmenteront à leur tour.
La décision ne rompt donc pas la boucle. Elle la prolonge.
La question politique véritable n’est pas de savoir combien les malades doivent encore payer. Elle est de savoir comment une société qui produit de plus en plus avec des machines peut financer des besoins humains qui augmentent avec l’âge, la connaissance et le progrès médical.
Réduire les remboursements permet de présenter momentanément un meilleur compte. Cela ne constitue pas une politique de santé. C’est le déplacement d’une facture que le citoyen avait déjà financée et qu’on lui demande maintenant de payer une nouvelle fois.
Graphique : Sécurité sociale: le déficit ne disparaît pas, il se déplace, et les salariés le finance toujours.
Chapitre II.
1. Comment nous avons retrouvé environ 51 % de protection sociale dans la valeur du salaire
Ce tableau ne reproduit pas un taux officiel figurant sur une seule ligne du bulletin de paie. Il reconstitue la part de protection sociale comprise dans la valeur totale du travail, en réunissant ce qui est juridiquement payé par le salarié et ce qui est juridiquement versé par l’employeur.
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Élément reconstitué
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Part approximative rapportée au salaire brut fiscal
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Lecture habituelle
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Lecture économique retenue
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Cotisations et contributions prélevées sur le salaire
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22 à 25 %
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Elles sont payées par le salarié
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Elles réduisent directement son revenu disponible
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Cotisations dites patronales
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26 à 29 %
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Elles sont payées par l’employeur
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Elles appartiennent au coût du travail produit par le salarié et sont intégrées dans les prix
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Protection sociale totale comprise dans la valeur du travail
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48 à 54 %
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Deux payeurs distincts
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Un même circuit économique
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Valeur centrale retenue dans notre étude
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environ 51 %
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—
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Part socialisée de la valeur du salaire
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Les taux exacts varient selon le niveau de rémunération, le statut du salarié, le secteur d’activité, les allègements de cotisations et les risques couverts. Le chiffre de 51 % constitue donc un ordre de grandeur construit à partir d’un bulletin représentatif, et non un taux légal universel.
Il ne signifie pas qu’un salarié verse personnellement 51 % de son salaire à la seule branche maladie. Il signifie qu’une part proche de la moitié de la valeur salariale complète finance l’ensemble de la protection sociale : santé, retraites, famille, accidents du travail, chômage, autonomie et autres dispositifs associés.
Cette lecture doit être distinguée de la comptabilité officielle. En 2023, les cotisations représentaient 54 % des recettes des administrations de Sécurité sociale : 38 % étaient juridiquement attribuées aux employeurs et 17 % aux salariés. Les impôts et taxes affectés représentaient 37 % des recettes, dont 20 % pour la CSG. Mais les documents officiels reconnaissent également que la CSG est largement prélevée sur les revenus du travail et que les taxes du type TVA représentent une part croissante du financement.
La différence entre les deux lectures est donc la suivante :
La comptabilité officielle classe les recettes selon celui qui les verse juridiquement. Notre analyse cherche celui qui les supporte économiquement au terme du circuit des salaires, des prix, de la consommation et des prélèvements.
2. La participation fantôme des salariés à la gestion de leur Sécurité sociale
La décision de réduire les remboursements ne révèle pas seulement une difficulté financière. Elle met également en évidence l’effacement progressif des salariés dans la gestion d’un système qu’ils contribuent pourtant largement à financer.
La Sécurité sociale de 1945 reposait sur trois principes : sa généralisation, son financement par les cotisations des salariés et des employeurs et une démocratie sociale donnant aux représentants des travailleurs une autonomie de gestion. De 1945 à 1967, les administrateurs des caisses étaient directement élus par les salariés. Depuis 1967, ils sont désignés par les organisations syndicales et patronales. À partir du plan Juppé de 1995 et de la réforme constitutionnelle de 1996, le Gouvernement et le Parlement ont pris une place déterminante à travers les lois annuelles de financement de la Sécurité sociale et les conventions conclues entre l’État et les caisses.
Les syndicats siègent encore dans les conseils des caisses. Ils examinent les budgets, votent des avis et participent aux orientations administratives. Mais les montants des prestations, les taux de cotisations et les grands équilibres financiers sont désormais principalement décidés par le Gouvernement et le Parlement.
La participation syndicale n’est donc pas totalement inexistante, mais elle est devenue largement consultative. Elle ressemble de plus en plus à une participation fantôme : les représentants des salariés demeurent présents dans les institutions, tandis que le pouvoir de fixer les ressources et les remboursements s’est déplacé vers l’État.
Graphique : De la sécurité sociale des salariés à la gestion par l'état.
3. Les syndicats protestent, mais sans remettre en cause la boucle
Il serait inexact d’affirmer que les syndicats sont restés totalement silencieux devant le nouveau plan. La CGT a dénoncé le doublement des franchises, la baisse des remboursements et le transfert des dépenses vers les complémentaires. Elle reconnaît explicitement qu’un transfert vers les mutuelles ne constitue pas une économie et qu’il finit par augmenter les cotisations supportées par les salariés et les entreprises. Force ouvrière s’est également opposée aux franchises et aux économies réalisées au détriment des malades.
Le problème se situe donc moins dans une absence totale de réaction que dans les limites du raisonnement proposé.
Les syndicats défendent les remboursements, demandent davantage de recettes, dénoncent les exonérations de cotisations et proposent souvent une contribution accrue des revenus du capital ou des grandes entreprises. Mais ils n’expliquent presque jamais au salarié le circuit complet par lequel les prélèvements dits patronaux, les taxes sur les entreprises, les cotisations des complémentaires et les impôts sur la production se retrouvent dans les prix.
Ils continuent ainsi à parler comme s’il existait plusieurs payeurs indépendants :
-
le salarié ;
-
l’employeur ;
-
l’entreprise ;
-
l’État ;
-
les riches ;
-
les consommateurs.
Or ces acteurs appartiennent au même circuit économique.
L’entreprise ne produit pas elle-même l’argent qu’elle verse. Elle le retire de ses ventes, donc des prix acquittés par ses clients. Lorsqu’elle paie une cotisation patronale, une taxe ou une complémentaire santé, elle l’intègre dans son coût de production. Ce coût se retrouve ensuite dans le prix du bien ou du service.
Le salarié paie donc une première fois comme producteur par la part socialisée de son travail, puis une seconde fois comme consommateur lorsque les charges de l’entreprise sont incorporées dans les prix.
4. La fiscalisation a rendu le financement plus invisible
Le passage progressif des cotisations vers la CSG, la TVA et les autres taxes a élargi l’assiette du financement. Il a aussi rendu beaucoup plus difficile l’identification de celui qui paie.
En 2023, les impôts et taxes affectés représentaient 37 % des recettes des administrations de Sécurité sociale. La CSG en constituait la principale recette fiscale. En 2024, 67 % du rendement de la CSG provenait encore des revenus d’activité, 21,5 % des revenus de remplacement et 10,9 % des revenus du patrimoine et des placements.
Le financement ne s’est donc pas réellement détaché du travail. Il a été dispersé entre plusieurs prélèvements :
salaire → cotisations → CSG → prix → TVA → mutuelle → franchises → reste à charge.
Cette dispersion produit une illusion politique. Chacun croit qu’un autre pourrait payer à sa place :
-
le salarié désigne l’employeur ;
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l’employeur désigne le consommateur ;
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le consommateur désigne l’État ;
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l’État désigne le contribuable ;
-
les partis de gauche désignent les riches ;
-
les partis de droite désignent les malades, les chômeurs ou les prétendus abus.
Mais aucun prélèvement ne crée de richesse. Il répartit une richesse préalablement produite.
5. Le financement repose-t-il exclusivement sur les salariés du privé ?
Cette proposition constitue le point le plus original, mais aussi le plus contestable, de notre analyse. Elle doit être exposée comme une thèse économique et non comme une donnée officielle.
Les comptes nationaux répartissent la valeur ajoutée entre la rémunération du travail, les prélèvements et l’excédent d’exploitation rémunérant le capital. Ils reconnaissent donc plusieurs facteurs et plusieurs bénéficiaires de la production.
Notre lecture remonte cependant plus loin dans le circuit.
Les personnels publics sont payés par des prélèvements provenant de l’activité économique. Les retraités reçoivent un revenu issu des cotisations et des impôts, puis contribuent à leur tour par la CSG, la TVA et leurs achats. Les employeurs financent juridiquement certaines cotisations, mais récupèrent leur coût dans les prix lorsque la concurrence et la demande le permettent. Les détenteurs du capital participent par l’impôt, mais peuvent reconstituer une partie de leur revenu par les prix, les rendements, les dividendes ou l’appréciation de leurs actifs.
Dans cette lecture, les salariés du secteur marchand constituent la principale origine humaine du circuit monétaire, parce que leur travail produit les biens et services vendus dont sont tirés les salaires, les profits et les prélèvements.
Cela ne signifie pas que les fonctionnaires, les indépendants, les entrepreneurs ou les retraités seraient inutiles ou ne contribueraient pas à la société. Cela signifie que le financement monétaire de leurs activités doit finalement rencontrer une production échangeable permettant de prélever et de redistribuer une valeur.
La difficulté moderne est que cette production repose de moins en moins exclusivement sur le travail salarié. Les machines, les logiciels, les robots et l’intelligence artificielle produisent une part croissante de la valeur, tandis que notre financement social continue d’être organisé autour des revenus humains du travail.
6. Les études de long terme existent
Le déséquilibre futur ne constitue pas une surprise.
Les nouvelles projections de l’Insee indiquent qu’entre 2026 et 2070, la France pourrait perdre 8,9 millions d’habitants de moins de 45 ans et compter 5,8 millions de personnes supplémentaires âgées de 65 ans ou plus. L’augmentation concernerait surtout les personnes de 80 ans ou plus, dont le nombre progresserait de 4,6 millions.
Les projections de population active indiquent également qu’après une progression de plus en plus faible, le nombre d’actifs commencerait à diminuer à partir de 2040. La baisse serait ensuite comprise entre 30 000 et 50 000 actifs par an selon les périodes.
Dans le même temps, la DREES prévoit près de 23 millions de personnes de 60 ans ou plus en 2050, soit cinq millions de plus qu’en 2021. Elle estime que 738 000 personnes supplémentaires pourraient être en perte d’autonomie et que 150 000 à 200 000 emplois supplémentaires seraient nécessaires pour les accompagner.
Les dépenses de santé atteignaient déjà 333 milliards d’euros en 2024, soit 11,4 % du produit intérieur brut. La consommation de soins et de biens médicaux représentait 255 milliards d’euros et progressait de 3,6 % sur un an.
Nous connaissons donc depuis longtemps les trois courbes qui vont se croiser :
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Évolution prévisible
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Conséquence
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Vieillissement de la population
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Besoins sanitaires et d’autonomie en hausse
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Progression plus lente puis diminution de la population active
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Base humaine de cotisation moins dynamique
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Progrès médicaux et techniques
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Davantage de maladies traitées et des traitements plus longs
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Automatisation de la production
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Moins de lien direct entre richesse produite et masse salariale
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Maintien d’un financement centré sur les revenus humains
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Déficits, transferts et déremboursements répétés
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Le gouvernement ne découvre donc pas un accident budgétaire. Il gère année après année les conséquences d’une transformation démographique et productive étudiée depuis des décennies.
Graphique : vieillissement, moins d'actifs, plus de besoins de santé
7. Pourquoi les représentants des salariés ne changent-ils pas de raisonnement ?
Nous ne pouvons pas démontrer l’existence d’une volonté organisée de dissimuler ce circuit. Le silence rencontré après l’envoi de nos études peut avoir plusieurs explications plus ordinaires.
La première est institutionnelle. Les syndicats ont été construits pour négocier les salaires, les cotisations, les conditions de travail et les prestations à l’intérieur du salariat. Reconnaître que le travail humain ne pourra plus rester le pilier principal du financement les obligerait à transformer leur propre fonction historique.
La deuxième est politique. Dire aux salariés qu’ils financent directement ou indirectement l’essentiel du système est moins mobilisateur que leur promettre de faire payer quelqu’un d’autre.
La troisième est intellectuelle. Le financement est divisé entre les bulletins de salaire, les budgets publics, la fiscalité, les assurances complémentaires, les prix et la dette. Chaque spécialiste étudie une partie du circuit sans toujours revenir au payeur économique final.
La quatrième est électorale. Un responsable qui annoncerait que les prélèvements sur les entreprises peuvent revenir dans les prix risquerait d’être accusé de défendre les employeurs. Celui qui expliquerait que taxer les grandes fortunes ne suffira pas serait accusé de protéger les riches. La complexité du circuit est alors abandonnée au profit de slogans immédiatement compréhensibles.
La cinquième est culturelle. Nous continuons à croire que la richesse est créée par l’argent, par l’investissement ou par l’État, alors que l’argent ne produit rien par lui-même. Il ne fait qu’autoriser, mesurer et répartir l’accès aux productions humaines et mécaniques.
8. Taxer les riches ne supprime pas le problème
Une fiscalité plus progressive peut réduire les inégalités, financer des besoins collectifs et limiter la concentration patrimoniale. Elle possède donc une utilité sociale réelle.
Mais elle ne constitue pas à elle seule une nouvelle base durable de financement.
Lorsqu’une personne riche paie davantage d’impôts, plusieurs situations sont possibles. Elle peut réellement réduire sa consommation ou son patrimoine. Mais elle peut aussi chercher à maintenir son rendement, augmenter le prix de ses services, déplacer son capital, modifier ses investissements ou recevoir des revenus supplémentaires tirés des entreprises qu’elle possède.
Une partie du prélèvement peut alors revenir dans le circuit des prix et être supportée par les consommateurs, les salariés ou d’autres entreprises. Cela ne signifie pas qu’il ne faut jamais taxer les riches. Cela signifie que la fiscalité redistribue la richesse existante mais ne remplace pas une réforme de sa production et de son affectation.
La question n’est donc pas seulement :
Qui allons-nous davantage taxer ?
Elle est :
Sur quelle production nouvelle allons-nous faire reposer durablement les besoins croissants de la population ?
9. Une démocratie politique sans démocratie économique réelle
Tous les citoyens majeurs disposent du droit de vote. Ils peuvent choisir les représentants qui décident des prestations sociales, des impôts, des dépenses publiques et des remboursements de santé.
Mais ils ne disposent pas tous de la même place dans la production et dans son financement.
La démocratie politique repose sur l’égalité des voix. Le financement du pays repose sur une organisation économique profondément inégale et sur des circuits que la majorité des citoyens ne peut pas lire.
Le bulletin de salaire sépare artificiellement la contribution salariale et la contribution patronale. Les prix ne disent pas quelle part finance la protection sociale. La TVA est prélevée sans que le consommateur sache quelle fraction est ensuite affectée à la Sécurité sociale. Les complémentaires présentent leurs cotisations comme un nouveau paiement alors qu’elles prennent en charge une dépense précédemment socialisée.
Le citoyen vote donc sur des dépenses dont il ignore souvent qu’il constitue lui-même le payeur final.
Il peut voter pour augmenter les prestations, diminuer les impôts, faire contribuer les entreprises, taxer les riches et préserver son pouvoir d’achat, sans qu’aucun responsable ne lui explique que ces choix se rejoignent finalement dans les mêmes prix, les mêmes revenus et la même production.
10. La France des Lumières est-elle entrée dans l’ombre de sa gestion ?
Le discours politique célèbre régulièrement la France des Lumières, de la Révolution, des droits humains, de la Sécurité sociale et des grandes découvertes.
Mais les Lumières ne sont pas nées d’une consultation populaire majoritaire. Elles ont été portées par une minorité instruite capable de contester les vérités établies, l’autorité religieuse et l’ordre monarchique. Les populations ne disposaient ni du suffrage universel, ni de l’instruction, ni des moyens modernes d’information.
Aujourd’hui, les citoyens votent, les responsables politiques sont instruits, les syndicats disposent d’experts et les administrations accumulent les études. Pourtant, notre système semble moins capable de penser une transformation radicale.
Dans l’économie, nous cherchons à préserver le financement par le salaire alors que la machine remplace progressivement l’homme.
Dans la justice, nous multiplions les peines et les interdits sans retrouver l’audace intellectuelle de Beccaria, qui osa contester la torture, la peine de mort et la vengeance judiciaire.
Dans l’éducation, nous revenons à la sélection des initiés alors que la complexité du monde exige un apprentissage permanent pour tous.
Dans la politique, même les partis qui se présentent comme les héritiers de la gauche restent prisonniers de la boucle salaire, cotisations, prix, impôts et capital.
Dans les religions, les textes anciens continuent souvent à être défendus comme des prescriptions intemporelles plutôt que réinterprétés à la lumière des connaissances nouvelles.
La France se glorifie donc de ses ancêtres novateurs tout en administrant l’héritage qu’ils lui ont laissé sans parvenir à accomplir une rupture comparable.
Si les responsables politiques actuels avaient gouverné au temps des Lumières avec la prudence, les interdits et le conformisme qu’ils manifestent aujourd’hui, la France serait peut-être restée dans l’ombre de sa royauté.
11. La question adressée aux syndicats et aux partis de gauche
La question ne consiste pas seulement à leur demander pourquoi ils n’ont pas empêché une nouvelle baisse des remboursements.
Elle est plus profonde :
Pourquoi continuent-ils à défendre un financement reposant principalement sur le travail humain, alors qu’ils savent que le nombre relatif des cotisants diminuera, que les besoins progresseront et que la production sera de plus en plus automatisée ?
Pourquoi demandent-ils toujours davantage de cotisations, de CSG ou d’impôts sans expliquer qui les retrouvera finalement dans les prix ?
Pourquoi acceptent-ils de siéger dans des organismes dont les décisions essentielles ont été transférées au Gouvernement et au Parlement ?
Pourquoi ne revendiquent-ils pas que la production mécanique et numérique participe directement au financement de la vie ?
Pourquoi ne disent-ils pas aux salariés que la promesse de faire payer exclusivement les entreprises, les employeurs ou les riches ne peut pas suffire, puisque ces acteurs restent intégrés au même circuit économique ?
Le silence rencontré ne prouve pas qu’ils ignorent notre étude. Il révèle peut-être une difficulté plus grave : la proposition sort de leurs catégories habituelles et les obligerait à reconnaître que le salariat ne pourra plus rester le centre de la protection sociale.
12. Conclusion — Les études existent, mais la décision manque
Nous savons que la population vieillit.
Nous savons que les besoins de santé et d’autonomie vont augmenter.
Nous savons que la population active progressera moins rapidement avant de diminuer.
Nous savons que la production utilise de plus en plus de machines et de technologies.
Nous savons enfin que transférer une dépense de l’Assurance maladie vers les mutuelles ou les ménages ne constitue pas une économie collective.
Ce qui manque n’est donc pas l’information. Ce qui manque est la décision de sortir du modèle existant.
Les gouvernements administrent le déficit. Les syndicats défendent les remboursements. Les partis de gauche proposent de nouvelles redistributions. Les partis de droite demandent davantage de responsabilisation individuelle. Mais tous continuent à raisonner à l’intérieur d’un système où la protection sociale doit être financée par les revenus tirés du travail humain.
Le Modèle Joule pose une autre question : pourquoi continuer à prélever uniquement ou principalement sur l’homme lorsque les machines produisent à sa place ?
La baisse des remboursements n’est pas une fatalité sanitaire. Elle est le résultat d’une incapacité politique à adapter le financement de la vie à la transformation de la production.
La France ne manque ni d’études, ni d’experts, ni d’histoire intellectuelle. Elle manque aujourd’hui de responsables capables d’en tirer une organisation nouvelle.
Chapitre III.
1. En finir avec la fiction de « l’État financeur »
Il faut en finir avec une expression trompeuse, répétée quotidiennement dans les discours politiques, médiatiques et syndicaux : « l’État finance ».
L’État ne finance rien à partir d’une richesse qui lui serait propre. Il ne produit ni les médicaments, ni les logements, ni les aliments, ni les machines, ni les heures de travail nécessaires au fonctionnement de la société. Il prélève une partie des revenus issus de la production, les redistribue, les emprunte lorsqu’ils sont insuffisants et décide de leur affectation.
Lorsqu’un ministre annonce que l’État finance un hôpital, une école, une pension de retraite, une allocation ou une politique de santé, il faudrait dire plus exactement :
L’État utilise une partie de la richesse produite, prélevée sur les revenus du travail, sur la consommation et sur les activités économiques, afin de financer cette dépense.
Cette correction n’est pas seulement une question de vocabulaire. Elle change entièrement la compréhension du système.
La formule « l’État paiera » laisse croire au citoyen que la dépense sera supportée par une entité extérieure à lui. Elle dissimule le fait que l’argent public provient des salaires, des cotisations, de la CSG, de la TVA, des impôts incorporés aux prix, de la dette qui devra être remboursée et, finalement, de la production réelle de la société.
L’État ne crée donc pas le financement. Il en organise le prélèvement et la circulation.
2. Les salariés ne savent pas qu’ils financent tout : il faut leur montrer comment
Il ne suffit pas d’affirmer que les salariés financent le système. Encore faut-il leur expliquer le circuit par lequel leur travail est prélevé plusieurs fois sous des appellations différentes.
Le salarié voit sur son bulletin de paie des cotisations dites salariales. Il croit que les cotisations patronales sont payées par son employeur. Il paie ensuite la TVA sans savoir quelle part finance la protection sociale. Il acquitte une mutuelle, des franchises médicales, des impôts locaux ou nationaux et les taxes incluses dans les produits qu’il achète.
Chaque paiement lui est présenté comme une opération distincte.
Pourtant, tous proviennent du même circuit :
production → salaire et chiffre d’affaires → cotisations et impôts → prix → consommation → TVA → financement public et social.
Les cotisations patronales ne tombent pas du ciel. Elles appartiennent au coût total de la production. L’entreprise les récupère dans ses prix lorsqu’elle vend ses biens ou ses services.
Les impôts sur les entreprises ne sont pas prélevés dans une réserve extérieure à l’économie. Ils diminuent la marge, modifient l’investissement ou sont répercutés dans les prix.
Les prélèvements sur les revenus du capital proviennent eux-mêmes des bénéfices, des dividendes, des intérêts, des loyers ou des plus-values retirés de l’activité économique.
Même la dette publique ne crée pas une richesse nouvelle. Elle permet de dépenser aujourd’hui des revenus qui devront être prélevés demain.
Le salarié paie donc directement par son travail et indirectement par les prix de tout ce qu’il consomme.
3. L’illusion selon laquelle les autres paieront
Tous les jours, les responsables politiques proposent de faire payer quelqu’un d’autre.
La droite affirme que les malades, les chômeurs, les étrangers ou les prétendus assistés doivent davantage contribuer.
La gauche annonce que les employeurs, les grandes entreprises, les banques ou les riches paieront.
Les syndicats demandent une augmentation des cotisations patronales comme si celle-ci ne pouvait jamais revenir dans le coût de production et dans les prix.
Le Gouvernement transfère une dépense de la Sécurité sociale vers les mutuelles et appelle cela une économie.
Chacun déplace la facture vers une autre colonne comptable et présente ce déplacement comme une solution.
Mais, au bout du circuit, la richesse nécessaire doit toujours être produite. Une taxe ne crée pas un médicament. Une cotisation ne soigne pas un patient. Un impôt ne construit pas directement un hôpital. Ces prélèvements donnent seulement accès au travail, aux matières, à l’énergie, aux connaissances et aux machines nécessaires à leur réalisation.
La question véritable n’est donc jamais seulement : Qui allons-nous taxer ?
Elle est : Qui produit la richesse réelle, et comment celle-ci est-elle distribuée ?
Tant que cette question n’est pas expliquée aux salariés, le débat politique reste un spectacle de magicien. La facture disparaît d’une main pour réapparaître dans l’autre.
4. L’inadmissible silence des syndicats et de la gauche
Cette illusion est particulièrement inadmissible lorsqu’elle est entretenue par les organisations censées représenter les salariés.
Les syndicats savent que les cotisations sont assises sur le travail. Ils savent que les entreprises répercutent leurs coûts dans les prix. Ils savent que la TVA est payée par le consommateur et que les complémentaires santé sont financées par les salariés, directement ou par l’intermédiaire de l’entreprise.
Ils savent également que la production se mécanise et que la masse salariale ne peut plus demeurer éternellement l’assiette principale du financement social.
Pourtant, ils continuent à présenter chaque augmentation des prélèvements patronaux comme une contribution extérieure aux salariés.
Les partis politiques de gauche dénoncent le capitalisme, mais restent incapables d’expliquer aux travailleurs le circuit par lequel ils alimentent eux-mêmes l’ensemble du système capitaliste, public et social.
Ils leur disent : Nous ferons payer les riches.
Mais ils n’expliquent pas comment une partie du prélèvement peut revenir dans les prix, les loyers, les intérêts, les dividendes, les investissements ou la valeur des actifs.
Ils leur disent : L’État prendra en charge.
Mais ils ne disent pas que l’État prélèvera cette prise en charge sur la production, les revenus et la consommation.
Ils leur disent :
L’entreprise cotisera davantage.
Mais ils ne disent pas que cette cotisation deviendra une composante du coût du produit acheté ensuite par le salarié.
Cette incapacité à présenter le circuit complet constitue un aveu : les organisations traditionnelles n’ont pas trouvé de solution permettant de remplacer l’économie capitaliste qu’elles dénoncent.
Elles restent enfermées dans les mêmes catégories :
-
salaire ;
-
cotisation ;
-
impôt ;
-
profit ;
-
prix ;
-
dette ;
-
redistribution.
Elles déplacent les proportions sans modifier la structure.
5. Les tours de passe-passe remplacent l’innovation
La baisse des remboursements de santé illustre parfaitement cette absence de solution.
Le Gouvernement diminue la participation de l’Assurance maladie. La dépense passe aux mutuelles. Les mutuelles augmentent leurs cotisations. Les entreprises prennent en charge une partie de ces cotisations. Elles les incluent dans leurs coûts. Les prix augmentent. Le salarié paie finalement comme assuré, comme travailleur et comme consommateur.
Pourtant, la décision est présentée comme une économie.
Il s’agit d’un tour de passe-passe comptable.
Le même mécanisme existe lorsque l’État compense une baisse de cotisations par une fraction de TVA, lorsqu’il finance une aide aux entreprises par la dette ou lorsqu’il augmente un impôt en promettant que seuls les plus riches le supporteront.
La dépense change de compte, de nom ou de date. Elle ne disparaît pas.
Les responsables couvrent ainsi leur incapacité d’innovation par des déplacements comptables dignes d’un magicien : ils attirent l’attention sur la main qui distribue afin que personne ne regarde celle qui prélève.
6. Un guide de compréhension des revenus du travail
Les salariés auraient besoin d’un véritable guide de compréhension et d’utilisation des revenus produits par leur activité.
Ce guide devrait montrer, pour cent euros de valeur créée :
-
ce qui devient salaire direct ;
ce qui est versé en cotisations sociales ;
ce qui finance les retraites et la santé ;
ce qui est prélevé par la fiscalité ;
ce qui est incorporé dans les prix ;
ce qui rémunère le capital ;
ce qui finance les services publics ;
ce qui est consacré à l’investissement ; et ce qui provient désormais du travail des machines, des logiciels et de l’intelligence artificielle.
Le bulletin de paie ne suffit pas. Il ne montre qu’une partie du circuit.
Les comptes publics ne suffisent pas. Ils classent les recettes selon celui qui les verse juridiquement, sans toujours rechercher celui qui en supporte économiquement le coût.
Les prix ne suffisent pas. Ils ne révèlent pas les prélèvements, les marges et les coûts sociaux qu’ils contiennent.
Il faut donc reconstituer l’ensemble du parcours de la valeur.
7. Du travail humain au travail machinique
Dire que les salariés financent tout ne signifie pas que leur corps accomplit encore matériellement toute la production.
Une part croissante de la richesse est désormais produite avec des machines, des logiciels, des robots et des systèmes d’intelligence artificielle. Mais cette production mécanique reste juridiquement rattachée au capital qui possède les équipements.
Le salarié crée directement une partie de la richesse par son activité. Il contribue également indirectement à la production machinique par ses connaissances, son organisation, son entretien des équipements et les générations de travail ayant permis leur conception.
Pourtant, les revenus issus de la machine ne sont pas socialisés comme ceux du travail humain.
Le système prélève fortement le salaire, mais ne reconnaît pas la machine comme partenaire direct du financement social.
C’est cette contradiction qui doit être expliquée :
La richesse ne dépend plus seulement du nombre de salariés, mais la protection sociale continue à dépendre principalement de leurs revenus.
Tant que cette contradiction subsistera, les gouvernements réduiront les prestations, augmenteront les prélèvements ou transféreront les dépenses vers les ménages.
8. La première tâche politique : dire qui paie réellement
Avant de promettre une nouvelle réforme fiscale, les partis et les syndicats devraient commencer par dire la vérité aux salariés.
L’État ne paie pas à leur place.
L’employeur ne paie pas indépendamment de la production.
Le consommateur n’est pas séparé du salarié.
Les riches ne constituent pas une source inépuisable extérieure au circuit.
La dette ne finance pas gratuitement le présent.
Toute dépense collective repose finalement sur une richesse produite, puis distribuée par des circuits monétaires et juridiques.
La première émancipation économique consiste donc à rendre ces circuits visibles.
Un citoyen ne peut décider démocratiquement de l’utilisation de la richesse s’il ignore comment elle est créée, prélevée et redistribuée.
Le suffrage universel donne à chacun une voix politique. Mais sans connaissance du circuit économique, cette voix choisit entre des illusions concurrentes.
Il est temps de donner aux salariés la lecture complète de la valeur qu’ils produisent directement, indirectement et désormais machiniquement.
Ce n’est qu’à cette condition qu’ils pourront choisir consciemment ce qu’ils veulent financer, dans quelles proportions et selon quelle organisation.
Graphique : qui paie réellement ? le circuit invisible du financement
9; Conclusion
L’État ne finance pas la Sécurité sociale, les hôpitaux, les retraites ou les services publics à partir d’une richesse qui lui appartiendrait.
Il organise l’utilisation de la richesse prélevée sur la production.
Les entreprises ne paient pas indépendamment de leurs ventes.
Les riches ne paient pas indépendamment des revenus qu’ils tirent de cette même économie.
Les salariés et les consommateurs se retrouvent au terme de tous ces circuits.
Continuer à leur faire croire que quelqu’un d’autre paiera à leur place est devenu inadmissible.
Cette illusion permet aux gouvernements, aux partis et aux syndicats de masquer leur incapacité à proposer une autre organisation économique.
Ils dénoncent les conséquences du capitalisme, mais continuent à raisonner avec ses instruments et à déplacer ses factures.
Le problème n’est plus de trouver un nouveau prélèvement.
Il est de reconnaître que la production humaine et machinique doit être organisée comme une réserve commune permettant de financer la vie.
Sans cette transformation, chaque réforme restera un tour de passe-passe et chaque économie annoncée une facture rendue momentanément invisible.
Chapitre IV.
1. Après 1995 : quand le bouc émissaire remplace l’explication économique
Dans le monde politique qui s’est installé après 1995, la complexité des circuits économiques a progressivement disparu du débat public. Elle a été remplacée par des explications immédiatement compréhensibles, qui désignent un responsable visible et promettent qu’il suffira de le contraindre, de le punir ou de l’écarter pour que la situation s’améliore.
Ce discours populiste, au sens péjoratif du terme, a été systématisé par le Front national puis par le Rassemblement national. Le programme officiel du RN associe lui-même la défense du pouvoir d’achat à la sécurité, à l’identité, à la réduction de l’immigration et à la priorité nationale. Il promet ainsi de réserver certains avantages aux Français, de réduire les prestations accordées aux étrangers, de renforcer les sanctions et de restaurer une souveraineté nationale présentée comme la condition du redressement.
Le mécanisme fonctionne parce qu’il offre une espérance simple à des citoyens qui ne comprennent plus le circuit qu’ils financent :
-
expulser les immigrés permettrait de retrouver les ressources qui manquent ;
-
poursuivre les fraudeurs rétablirait les comptes sociaux ;
-
punir plus fortement les délinquants rétablirait l’ordre ;
-
réserver les prestations aux nationaux protégerait le pouvoir d’achat ;
-
fermer davantage les frontières préserverait les emplois ;
-
produire français rétablirait l’industrie ;
-
sortir des contraintes européennes rendrait à la nation sa liberté ;
-
réduire les normes permettrait aux entreprises de produire ;
-
rétablir l’autorité ferait disparaître les désordres ;
-
confier davantage de pouvoir à un dirigeant résolu permettrait de dépasser l’impuissance des institutions ;
-
soumettre davantage les juges, les associations, les journalistes ou les contre-pouvoirs empêcherait les obstacles à la volonté populaire ;
-
multiplier les référendums permettrait au peuple de décider directement, même lorsque les conséquences économiques des réponses proposées ne lui sont pas expliquées.
Chacune de ces propositions peut correspondre à une difficulté réelle. Il existe des fraudes, des infractions, des dépenses injustifiées, des délocalisations et des dysfonctionnements administratifs. Mais leur accumulation devient une diversion lorsqu’elle laisse croire que leur suppression suffirait à résoudre un déséquilibre beaucoup plus profond : le vieillissement de la population, la diminution relative du nombre de cotisants, l’automatisation de la production et le maintien d’un financement social centré sur le travail humain.
Le populisme ne consiste pas seulement à mentir. Il consiste à prendre une difficulté visible et à lui attribuer une capacité explicative qu’elle ne possède pas.
La fraude devient la cause du déficit.
L’immigré devient la cause du chômage et de l’insuffisance des services publics.
Le délinquant devient la cause de la défiance.
L’Union européenne devient la cause de l’impuissance nationale.
Le fonctionnaire devient la cause de la dépense.
Le riche devient, dans le discours inverse, la réserve financière inépuisable qui pourrait tout payer.
Dans tous les cas, le fonctionnement général de l’économie demeure invisible.
Graphique : Après 1995 : quand le bouc émissaire remplace l'explication économique
2. Une promesse sans explication : produire français
La formule « produire français » illustre parfaitement cette illusion.
Produire en France ne dépend pas seulement d’une volonté politique ou patriotique. Il faut disposer de matières premières, d’énergie, de machines, de connaissances, de travailleurs formés, d’investissements, de débouchés et de prix compatibles avec ceux des concurrents.
Lorsque les coûts humains sont plus élevés en France que dans les pays producteurs, la relocalisation suppose soit d’accepter des prix plus élevés, soit de diminuer les revenus, soit d’augmenter fortement la productivité grâce aux machines.
La solution présentée comme un retour de l’emploi industriel risque donc d’être une production française largement automatisée.
L’usine peut revenir sans que les emplois reviennent dans les mêmes proportions.
Une politique sérieuse devrait alors expliquer comment les revenus produits par cette usine machinique financeront les citoyens dont le travail humain ne sera plus nécessaire. Mais cette question n’est presque jamais posée.
Le slogan arrête son raisonnement à la porte de l’usine.
3. L’hélice politique de la diversion
Nous retrouvons ici le fonctionnement de l’hélice que nous avons mis en évidence.
La transformation économique produit de l’insécurité sociale.
L’absence d’explication produit de la défiance.
La défiance rend crédibles les explications simples.
Les explications simples désignent des boucs émissaires.
La désignation des boucs émissaires justifie davantage de contrôle, de sanctions et d’exclusion.
Ces politiques ne modifient pas le circuit économique, de sorte que les difficultés persistent.
La persistance des difficultés est alors utilisée pour démontrer que les mesures n’ont pas été suffisamment sévères.
L’échec ne conduit donc pas à changer de raisonnement. Il conduit à demander davantage de la même politique.
Il faut expulser davantage.
Contrôler davantage.
Punir davantage.
Fermer davantage.
Surveiller davantage.
Donner davantage de pouvoir à l’autorité.
L’hélice se nourrit de son propre échec.
La situation actuelle de défiance rend ce mécanisme particulièrement puissant. En 2026, seuls 15 % des Français déclarent faire confiance aux partis politiques et 23 % seulement estiment que la démocratie fonctionne bien. Le populisme prospère précisément dans cet espace en opposant un peuple supposé homogène à des élites accusées de trahir ses intérêts, tout en présentant la souveraineté nationale, le rejet du multiculturalisme et la restauration de l’autorité comme des réponses globales.
4. La contagion au reste du débat politique
Le phénomène ne se limite pas au RN.
À mesure que ses thèmes progressent dans l’opinion, les autres partis reprennent son vocabulaire ou tentent de répondre sur son terrain :
-
la droite cherche à apparaître plus ferme sur l’immigration, la sécurité et les prestations sociales ;
-
le centre développe la responsabilisation, le contrôle et la lutte contre les abus ;
-
une partie de la gauche répond en désignant les riches, les multinationales, les banques ou les actionnaires comme s’ils constituaient une économie extérieure à celle des salariés ;
-
les syndicats continuent à demander que « les employeurs paient » sans expliquer comment les coûts des entreprises rejoignent les prix ;
-
les médias organisent le débat autour de l’affrontement entre catégories visibles plutôt qu’autour de la circulation complète de la valeur.
Les responsables politiques ne proposent donc plus des organisations nouvelles. Ils proposent des payeurs différents.
Chacun affirme que la facture sera supportée par celui que son électorat apprécie le moins.
Le RN désigne l’étranger, le fraudeur et le délinquant.
La droite désigne l’assisté et la dépense publique.
La gauche désigne le riche et l’entreprise.
Le Gouvernement désigne le malade en augmentant son reste à charge.
Mais aucun ne dit clairement au salarié que ces catégories sont reliées par un même circuit et que la plupart des prélèvements reviennent finalement dans les salaires, les prix, la consommation ou la dette.
5. Une démocratie sans connaissance devient manipulable
On pourrait alors être tenté de conclure qu’il aurait mieux valu, comme au temps des Lumières, que les « manants » ne disposent pas du droit de vote. Une population insuffisamment informée pourrait ainsi être tenue à distance des décisions et protégée de ses propres choix émotionnels.
Mais cette conclusion reproduirait exactement ce que nous dénonçons.
Elle instituerait un nouveau cens de capacité.
Certains citoyens s’attribueraient le droit de décider quels autres seraient suffisamment instruits pour participer à la vie publique.
La peur du fascisme conduirait alors à supprimer l’égalité politique, c’est-à-dire à adopter l’un de ses principes essentiels.
Les Lumières ne peuvent pas servir à justifier une nouvelle tutelle des savants sur les ignorants. Leur héritage le plus important réside précisément dans la sortie de la tutelle et dans l’accès de chacun aux connaissances nécessaires pour exercer son jugement.
Le problème n’est donc pas que les citoyens votent.
Le problème est qu’on leur demande de voter sans leur expliquer le fonctionnement économique des décisions proposées.
Ils entendent que l’État paiera, sans qu’on leur dise d’où vient l’argent de l’État.
Ils entendent que l’employeur cotisera, sans qu’on leur explique comment ce coût entre dans les prix.
Ils entendent que les riches financeront les dépenses, sans qu’on leur montre comment une partie du prélèvement peut être récupérée dans les rendements, les loyers ou les prix.
Ils entendent que la préférence nationale libérera des milliards, sans comparaison sérieuse avec l’ensemble des besoins sociaux.
Ils entendent que produire français créera des emplois, sans qu’on leur dise quelle part de la production sera réalisée par des machines.
La démocratie sans connaissances devient manipulable.
Mais la connaissance sans démocratie devient une oligarchie.
Il faut donc associer les deux.
Graphique : L'hélice politique après 1995
5. Le guide économique du citoyen
La réponse au populisme ne peut pas se limiter à le condamner moralement. Elle doit lui retirer ce qui fait sa force : l’absence d’une explication compréhensible du monde économique.
Chaque citoyen devrait pouvoir disposer d’un guide lui montrant :
-
comment se forme la valeur d’un produit ;
-
comment se répartit la valeur créée ;
-
ce que représente réellement le coût du travail ;
-
comment les cotisations patronales sont incorporées aux coûts ;
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comment la TVA et les taxes rejoignent le financement public ;
-
comment les revenus du capital sont constitués ;
-
comment l’impôt peut être répercuté ou récupéré ;
-
comment la dette reporte les prélèvements dans le temps ;
-
comment la machine produit une valeur qui n’entre pas directement dans les cotisations sociales ;
-
pourquoi le transfert d’une dépense publique vers une mutuelle ou un ménage ne constitue pas une économie collective.
Ce guide ne devrait pas indiquer aux citoyens ce qu’ils doivent voter.
Il devrait leur permettre de repérer les tours de passe-passe.
Un citoyen pourrait alors demander à chaque candidat :
Qui produit réellement la richesse nécessaire à ta proposition ?
Par quel circuit sera-t-elle prélevée ?
Qui la supportera finalement ?
Cette mesure crée-t-elle une production nouvelle ou déplace-t-elle seulement une facture ?
Que se passera-t-il lorsque l’entreprise répercutera son coût ?
Quelle part sera produite par les machines et à qui reviendra son revenu ?
Une telle connaissance ne supprimerait ni les désaccords ni les émotions. Elle empêcherait seulement qu’un bouc émissaire puisse tenir lieu de politique économique.
Graphique : Le guide économique du citoyen : qui produit, qui finance qui reçoit ?
6. L’obscurité contemporaine
La France célèbre les Lumières, mais elle entretient une obscurité économique quotidienne.
Elle donne à tous les citoyens le droit de voter, mais ne leur donne pas les moyens de suivre les revenus qu’ils produisent.
Elle leur demande de choisir entre davantage d’impôts, davantage de dette, davantage de cotisations ou davantage de déremboursements, sans leur montrer que ces solutions appartiennent au même circuit.
Elle leur présente l’étranger, le riche, l’entreprise, l’État ou le malade comme des payeurs séparés, alors qu’ils sont liés par les mêmes productions et les mêmes prix.
Cette obscurité alimente le populisme.
Lorsque le circuit réel n’est pas expliqué, le bouc émissaire devient une explication.
Lorsque l’innovation politique disparaît, l’autorité devient une solution.
Lorsque personne ne montre comment sortir de la boucle, le repli national devient une espérance.
Le fascisme ne vient pas seulement de citoyens ignorants qui voteraient mal. Il naît aussi de responsables instruits qui refusent d’expliquer, d’innover et de proposer une organisation crédible de remplacement.
La responsabilité première appartient donc à ceux qui savent, disposent des études, dirigent les institutions et continuent néanmoins à vendre l’illusion que quelqu’un d’autre paiera.
Graphique : L'obscurantisme contemporain
7. Tocqueville
Tocqueville considérait que la démocratie abaissait le niveau des savoirs, faudrait-il donc ne faire voter que ceux qui savent établir un cens intellectuel comme il y a eu un cens financier.
Ce n'est pas la démocratie qui rend les citoyens ignorants c'est leur refus d'apprendre.
TOUS LES HUMAINS REFUSENT D'APPRENDRE SI ON NE LES Y OBLIGE PAS.
Le retrait du droit de vote ne protégerait pas la démocratie de la dérive vers le fascisme. Il commencerait par détruire la démocratie au nom de sa protection. Si le populisme péjoratif est une source de dérive fascisante, l'expérience de l'avant guerre de 40 a démontré que ce sont des gens instruits qui ont développé le fascisme. Il n'y a donc pas de bonne solution miraculeuse sauf apprendre pour trouver le juste à propos de toute chose. Et nous ne naissons pas avec cette faculté.
La solution est qu'il faut rendre aux citoyens la connaissance des circuits économiques qui leur a été retirée par leur complexité et par le langage trompeur des institutions.
Les salariés ne doivent plus seulement entendre qu’ils financent la société.
Ils doivent pouvoir voir comment ils la financent.
Ils doivent comprendre ce que deviennent les revenus de leur travail humain et machinique.
Ils doivent pouvoir distinguer une économie réelle d’un déplacement comptable, une innovation d’un slogan et une politique d’un bouc émissaire.
Les Lumières du XXIe siècle ne consisteront pas à retirer la parole aux citoyens jugés ignorants.
Elles consisteront à leur donner les connaissances qui rendent les illusions politiques inopérantes.
8. Conclusion
Il serait naïf de croire que les responsables politiques, les économistes, les chercheurs et les grands organismes d’expertise ignorent entièrement les mécanismes que nous venons de décrire. Ils connaissent les cotisations, la fiscalité, la répercussion des coûts dans les prix, la place de la consommation, le financement public par les prélèvements et la dépendance croissante de la protection sociale à une base salariale fragilisée par l’automatisation.
Ce qu’ils ne disent pas clairement, ce n’est donc pas nécessairement ce qu’ils ignorent, mais ce qu’ils ne savent pas remplacer.
La plupart de leurs analyses restent enfermées dans les catégories de l’économie existante : salaire, profit, impôt, dette, redistribution, croissance, investissement et consommation. Ils savent déplacer les prélèvements, modifier les taux, élargir les assiettes, réduire certaines dépenses ou taxer davantage certaines catégories. Mais ils ne disposent pas d’une organisation économique nouvelle permettant de financer durablement la vie lorsque le travail humain cesse progressivement d’être la source principale de la production.
Leur silence n’est pas forcément le résultat d’une volonté commune de dissimulation. Il provient aussi de la division des savoirs et des responsabilités. Chaque spécialiste observe une partie du circuit : l’un étudie les recettes publiques, un autre les entreprises, un autre la protection sociale, les prix, la dette ou le marché du travail. Tous connaissent leur segment, mais peu acceptent de remonter jusqu’au payeur économique final qui est le salarié du privé essentiellement et de tirer les conséquences politiques de l’ensemble.
Il existe également une dépendance institutionnelle. Les partis politiques cherchent à gagner les élections à l’intérieur du système actuel. Les syndicats négocient la répartition des revenus du salariat. Les administrations gèrent les budgets existants. Les économistes sont formés à mesurer, corriger ou optimiser les mécanismes du capitalisme, plus rarement à concevoir son remplacement. Les groupes de réflexion (Tink tank) dépendent souvent de financements, de réseaux professionnels et d’institutions qui vivent elles-mêmes de cette organisation.
Reconnaître publiquement que les salariés financent directement ou indirectement l’essentiel du circuit, et que la production machinique échappe encore largement au financement social, obligerait chacun à reconnaître les limites de ses solutions habituelles, ce qu'ils refusent de faire.
La droite devrait admettre que la réduction des dépenses et la responsabilisation individuelle ne corrigent pas la transformation de la production.
La gauche devrait reconnaître que taxer davantage les riches et les entreprises ne suffit pas à créer une nouvelle source durable de financement, puisque ces prélèvements restent intégrés au même circuit des prix, des revenus et du capital et sont financés par les salariés du privé particulièrement. Aucun acteur économique qui dispose d'un moyen de production ou de service ne finance la vie. Ils avancent une part des financements par le Chiffre d'affaires qu'ils retirent de la consommation des salariés, devenus solvables par le versement d'un salaire pour produire ce qu'ils achèteront. Ce salaire est financé par le capital que financent les salariés en achetant leur production ou service plus cher que ce qu'ils ont reçu pour produire. C'est ainsi qu'ils rendent leur salaire issu du capital au capital. C'est parce qu’avec le salaire qu'ils reçoivent du capital, ils ne peuvent acheter ce qu'ils ont produit. Ils doivent alors réaliser une productivité à l'aide du machinisme ou emprunter un crédit. Le capital dégagé par la productivité ou le crédit servira à financer leur prochain salaire. C'est ainsi que la boucle s’entretient et que les salariés financent Tout.
Graphique le circuit de dupe : qui finance réellement.
Les syndicats devraient constater que défendre exclusivement le salaire et les cotisations revient à protéger un pilier qui perd progressivement sa place centrale.
Les économistes devraient accepter que l’amélioration marginale du modèle ne répond plus nécessairement à son changement de nature.
C’est pourquoi le débat public préfère souvent les déplacements comptables aux ruptures intellectuelles. Il est plus facile d’annoncer une nouvelle taxe, une économie, une exonération ou un transfert que d’avouer que l’on ne sait pas encore organiser une économie dans laquelle la machine produit de plus en plus, tandis que l’être humain doit continuer à vivre, apprendre, se soigner et participer à la collectivité.
Tous se lèvent chaque matin dans cette économie. Elle assure leurs revenus, leurs fonctions, leurs institutions et leur reconnaissance sociale. Il leur est donc difficile d’en contester les fondements sans remettre également en question la place qu’ils y occupent.
La critique ne doit pas consister à les accuser tous de mensonge délibéré. Elle doit leur poser une question plus dérangeante :
Vous connaissez les éléments du circuit. Pourquoi continuez-vous à présenter ses déplacements comme des solutions, au lieu d’expliquer honnêtement que vous ne disposez pas encore d’une économie de remplacement ?
Les nouvelles Lumières ne consisteraient donc pas seulement à transmettre aux citoyens des connaissances inconnues des élites. Elles consisteraient aussi à rendre publiques les connaissances que les institutions ont fragmentées, neutralisées ou enfermées dans leurs spécialités, afin qu’aucun responsable ne puisse plus masquer son absence de solution derrière l’illusion qu’un autre paiera.
Cette critique est plus difficile à écarter : elle ne les accuse pas tous de complot ou de mensonge, elle montre qu’ils connaissent les mécanismes tout en restant enfermés dans une économie qu’ils savent seulement corriger à la marge.
Une question dérangeante est plus efficace qu'une colère de rue, qu'un glissement fascisant. Il y a moins de colère apparente, mais une question à laquelle ils ne peuvent pas répondre sans reconnaître leur impuissance.